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Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

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Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:01

JOURNAL DE L’EXODE 1940 FAMILLE HANROT

La mobilisation générale

Cette année 1939, je passais l’été à La Louvesc dans l’Ardèche avec d’autres élèves de Regina, frères et cousins. Nous étions tout un groupe sous la direction de Melle Rebuffet qui dirigeait à cette époque le patronage. Peu avant l’heure du retour des vacances, les événements tournèrent mal et fut décrétée la « Mobilisation générale ».

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Quelle angoisse ! J’apprenais que Papa était de nouveau mobilisé comme lieutenant de réserve et que Pierre qui devait rentrer à l’école Centrale (à 19 ans), s’était engagé …
Dès lors, nous n’avions plus qu’une hâte : retrouver la maison au plus vite. Mais les trains étaient surchargés et rares pour les civils. La maman de nos amies Gisèle et Josiane réussit à venir nous chercher et je me souviens d’un voyage de nuit sans confort avec plusieurs changements et l’angoissante défense passive. Ainsi avons-nous rejoint Bagnolet, Maman et Grand-mère.

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À cette époque nos deux grands-pères étaient décédés, grand-mère mourut en ces premiers mois de guerre, heureusement avant l’exode. Papa voulait que nous quittions Paris, beaucoup l’avaient déjà fait. Notre seul refuge était Loury, chez l’Oncle, frère du Grand-père (il avait plus de 80 ans) mais dont la maison était vaste bien que très rustique. Nous avons passé les premiers mois de la guerre dans le Loiret. Il se trouvait que le collège d’Hulst avait une annexe à St-Jean-de-la-Ruelle (banlieue d’Orléans) à trente kilomètres, environ de Loury. Avec Geneviève, nous y fûmes pensionnaires et revenions par le train aux week-ends. Les trains roulaient sans lumières, les carreaux des gares étaient peints en bleu, c’était sinistre en hiver ! Ce trimestre en pension a été très dur ! Je revois l’immense dortoir, chauffé par
un gros poêle cylindrique, les réveils tôt le matin, les toilettes aux lavabos … Le week-end était attendu avec joie.

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C’était le moment appelé la « drôle de guerre » car il ne se passait pas grand chose, surtout pas à Paris.
Pour le second trimestre, nous sommes rentrés à Bagnolet et avons continué nos études au collège d’Hulst de Paris. Je prenais des cours particuliers d’italien près de la Sorbonne. Il y avait parfois des alertes qui nous clouaient sur le quai des métros de longs moments. Dans les rues, des abris étaient indiqués sur les maisons, il s’agissait des caves les plus profondes et voutées.

Puis les événements se sont précipités. Les Allemands avaient franchi sans peine la Ligne Maginot. Ils
envahirent la Hollande, la Belgique, le Nord de la France et continuèrent leur descente vers Paris.
Les réfugiés du Nord déferlaient sur les routes avec des véhicules de toutes sortes, surchargés. L’armée
française se repliait.

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Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:05

Papa à ce moment était cantonné aux environs de Paris.

En juin, l’entrée des Allemands dans Paris était imminente, néanmoins, je reçus ma convocation pour la
première partie du baccalauréat. Mais à la porte du lycée Henri IV, boulevard Saint-Michel, on pria les
candidats de rentrer chez eux, les Allemands étaient aux portes de Paris.

L’exode
Nous sommes partis une fois encore vers Loury, avec la camionnette de l’atelier, conduite par notre cousin Georges (non mobilisé car de nationalité Suisse), accompagné de notre cousine Gilberte et de ses deux enfants : Jeannette, 4 ans et Pierrot, 7 ans environ, nos petits-cousins.

Mardi 11 juin 1940
Départ le soir vers 11 heures. Nous avons couché à Villecresnes dans la maison désertée des hôtes de papa (lieutenant de réserve).

Mercredi 12 juin
Nous avons passé la matinée à Villecresnes en regardant passer les réfugiés et en cueillant les légumes du jardin. L’après-midi, Georges est venu nous chercher vers 3 heures avec sa famille, nous avons entassé les bagages dans la camionnette et nous sommes partis vers Loury. Nous avons mis 6 heures pour y arriver tant il y avait d’autres autos, surtout à Pithiviers où nous avons stationné un long moment. Nous sommes arrivés à Loury à la nuit et sous la pluie. Nous avons déchargé la voiture, nous avons dîné puis, après avoir fait nos lits, nous nous sommes couchés.

Jeudi 13 juin
Nous sommes restés à Loury, après nous être un peu installés, j’ai fait le service du ravitaillement, en pain et en charcuteries, soit avec mon vélo, soit avec une brouette. Les réfugiés passaient sans cesse, se
débarbouillaient et buvaient au puits et se restauraient au café voisin, ainsi que les soldats.

Vendredi 14 juin
Nous sommes restés à Loury tout en nous préparant un peu à en partir. N’ayant pas d’essence, nous avons fait chacun un sac pour partir à pied. Nous avons appris que les Allemands étaient à Paris. Les réfugiés ont continué à défiler. J’ai continué à ravitailler en pain malgré la queue et la bousculade qu’il y
avait au boulanger du bourg.
Dans la soirée, Georges s’est mis sur le bord de la route nationale devant la maison avec un bidon d’essence à la main. Il arrêtait les autos militaires pour avoir de l’essence. Nous leur donnions en
échange du pain ou du vin, s’ils ne voulaient pas accepter d’argent. Georges a fait cela jusqu’à 11 heures du soir et a réussi à obtenir plusieurs bidons de 5 litres, de quoi passer la Loire au besoin.

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Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:09




Samedi 15 juin

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Le matin, nous avons décidé de rester mais il y a eu l’ordre d’évacuer vers midi, toutes les boutiques se sont fermées, les paysans ont attelé abandonnant leur bétail ou le laissant dans l’étable. Nous avons recueilli 2 lapins que nous emmènerons dans une bassine sur le toit. La route est de plus en plus encombrée. Les voitures fourragères, les tracteurs se sont joints aux autos, sans compter les brouettes, les landaus, bicyclettes, voitures à bras, gens à pied, etc…

Nous avons chargé l’auto vers 5 heures et une fois tout chargé (nous emmenions en plus mon Oncle, Mme Hubert et sa mère), nous avons entendu des bombes tomber, nous avons été mitraillés à bout portant et le ronflement des avions.

Nous sommes tous redescendus de l’auto et nous nous sommes mis dans la cave. Une fois cette alerte
terminée, nous sommes remontés en auto. Une seconde alerte, bruits de bombes proches, nous ne sommes pas redescendus mais Georges qui conduisait nous a menés sous un gros arbre (un chêne) de la route d’en face, puis il est retourné prendre ce que nous avions laissé et refermer les portes. Notre camionnette était chargée au maximum : 10 personnes, de nombreux bagages, 3 matelas, 2 vélos, un énorme bassine (contenant les 2 lapins).

Nous étions pliés en quatre parmi les bagages et nous avions encore des tas d’affaires sur les genoux ainsi que Pierrot et Jeannette, de sorte que nous n’avons pas été longs à ressentir des courbatures aigües (l’arrière de la camionnette était heureusement ouvert).

Nous avons rejoint la route de Traînoux par des chemins de terre encombrés par quelques vaches en liberté ou même des cadavres. Sur la route de Traînoux, c’était un embarras formidable. Les voitures fourragères étaient là depuis 3 heures (il en était 6), les convois militaires, les citernes et les civils, tous étaient mêlés en pagaille. Les conducteurs descendus criaient mais en vain, nous avancions d’un ou deux mètres toutes les 10 minutes.

Mais bientôt, tout le monde regarde en l’air : « les avions !» Aussitôt, chacun à plat ventre dans le fossé
trempé par la pluie (et pour nous, ce n’était pas une mince affaire de nous dégager de l’auto, il fallait émerger du monceau de bagages et retomber sur nos jambes en coton ou en élastique et courir vers le fossé avec Pierrot qui hurlait. Enfin, petit à petit, en avançant lentement, en nous mettant plusieurs fois dans le fossé, la nuit est arrivée, heureusement sans clair de lune.

Des militaires nous ont dit de passer à tout prix la Loire dans la même nuit et heureusement, nous avons
suivi ce conseil. Nous ne nous sommes pas arrêtés une minute, nous n’avions pas dîné, nous roulions sans lumière aucune (rouspétant même quand un monsieur allumait sa cigarette et l’on entendait de tous les côtés : « Lumière ! Lumière ! » Nous étions suivis par une petite auto qui nous rentrait toujours dedans et ses occupants nous disaient des sottises par-dessus le marché. Favorisés par la nuit, nous n’avons eu qu’une alerte nocturne.

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Re: Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:13


Dimanche 16 juin
Le pont de Jargeau est arrivé en vue à 2 heures 30 du matin. Nous avons été soulagés lorsque nous avons été de l’autre côté. Comme nous avions trop sommeil et que nous n’en pouvions plus, nous avons été nous garer pas très loin du pont. De plus, il faisait trop noir pour rouler.

Nous avons étendu des couvertures dans le fossé ou plutôt sur le trottoir et nous nous sommes reposés
jusqu’à 5 heures, mon Oncle étant resté dans l’auto. À 5 heures, bombardement du pont, nous nous sommes allongés par terre, cela a duré un bon moment, tout résonnait et c’était assourdissant. Pierrot, cette fois, n’a pas bougé et écoutait cela le plus calmement du monde. Nous avons compris que ce n’était pas la peine d’attendre la suite ici et, imitant le mouvement général, nous avons pris la clef des champs, ou plutôt la route de Sully sur Loire. Route toujours encombrée, beaucoup de convois militaires.
Nous sommes passés à Sully, près du pont, vers 9 heures, entre deux bombardements, des maisons étaient écroulées ou trouées, s’étant laissées choir sur des autos chargées, et qui, maintenant, étaient écrasées et pleines de plâtras. Nous n’avons pas tenu à stationner dans ce lieu charmant et nous avons pris péniblement la route de Cerdon.

La voiture montrait visiblement qu’elle était trop chargée et l’état des pneus devenait inquiétant, de plus, l’essence défilait rapidement, en raison de la cadence à laquelle nous marchions. Après quelques arrêts, pour regonflage, nous sommes repartis, déjà, nous apercevions des voitures abandonnées et du linge épars. Nous n’avons pas été exempts de la visite d’avions et du plat ventre traditionnel dans le fond des fossés qui, il faut l’avouer, n’étaient pas toujours très propres, enfin, on n’y regarde pas de si près ! D’ailleurs, nous n’étions même pas débarbouillés et la peau commençait à cuire, enfin, nous n’étions pas beaux à voir. Après une réparation du pneu (près d’un état-major qui a été bombardé peu après), nous sommes repartis vers Argent (sur Sauldre*), toujours en soufflant, entassés sous un soleil des plus cuisants. C’était à ne plus respirer au fond de l’auto tant il faisait chaud. Les convois militaires ralentissaient de beaucoup notre marche, de sorte que vers 1 heure de l’après-midi, nous avons fini par nous arrêter au bord de la toute.

Nous nous sommes restaurés avec quelques provisions, heureusement emportées de Loury, et surtout, nous avons un peu dormi parmi ce bruit d’autos incessant et l’odeur d’essence. Ensuite, de quoi, nous avons repris la route, ce qui a rendu cette après-midi plus pénible que jamais. Le soleil était infernal et aride, nous étions mitraillés, nous entendions des bombes tout autour et de la fumée s’élevait non loin de nous. C’était à devenir fou et c’est ce qui est arrivé au monsieur d’une auto voisine de la nôtre, pris d’une crise à son volant. De temps en temps, nous poussions l’auto (car j’étais descendue avec Geneviève et Georges) pour économiser de l’essence, en une après-midi, nous avons fait 4 kilomètres. Les ambulances sonnaient pour passer avec des blessés. Des autos passaient à côté avec des vitres brisées, des trous de balles, d’autres pleines de plâtras, d’autres encore, hors d’état, sur le bord de la route, des camions retournés dans le fossé.

Dans la soirée, vers huit heures, nous étions encore à 2 km d’Argent. Je suivais à pied avec maman et j’ai pu remplir nos bouteilles à un puits, ensuite nous avons trouvé une ferme qui hébergeait dans les granges environ mille réfugiés chaque jour. Nous y avons garé l’auto parmi tant d’autres, avec délice, nous nous sommes débarbouillés au puits, repeignés, puis nous avons retenu nos places sur la
paille en y étendant nos vêtements : trois places en bas pour mon Oncle, madame Hubert et sa mère. Quant à nous, nous sommes montés à l’aide d’une échelle sous le toit où il y avait moins de monde.

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Re: Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:16


Lundi 17 juin

Nous y avons dormi du sommeil du juste, réveillés le lendemain matin par nos voisins qui « se sortait du lit ». Nous avons eu du lait pour mon Oncle et les petits. Une heure après, nous roulions ou plutôt, plusieurs d’entre nous marchions, précédant d’environ un kilomètre l’auto qui n’avançait que misérablement lentement, la file d’attente étant toujours la même. Pour entrer dans Argent, nous avons mis de dix heures à midi (il y avait deux kilomètres) Nous avons attendu l’auto sur une place où beaucoup de gens avaient dormi et qui offrait l’aspect d’un champ de foire le lendemain de la fête. Après le passage d’Argent, nous marchons un peu mieux, aussi nous regrimpons dans l’auto après avoir couru après. Je m’installe sur le bidon d’essence, les jambes dans le vide, me retenant après le toit.

Nous prenons un petit chemin, croyant être plus tranquilles pour un moment. Après deux kilomètre, une
explosion : un pneu crevé. Georges s’active à réparer tant bien que mal, nous n’avons plus de roue de
secours. Nous n’avons pas déjeuné, des soldats passent avec le reste de leur repas : quelques fayots, qui nagent dans un jus noir, au fond d’une bassine plus ou moins propre. Ils nous les offrent et nous les acceptons avec empressement. Nous avons eu de plus une « boule » qui date d’au moins huit jours – mais on n’est pas difficiles !

Après réparation, nous faisons quelques kilomètres à pied. L’auto nous rattrape et nous nous arrêtons pour déguster ces restes de popote que nous partageons en dix et que nous trouvons excellents. Une dame passe en pleurant, son mari vient d’être tué à Sully par une bombe, elle a abandonné voiture et le reste et part à pied. L’auto étant dans un état plutôt précaire, nous l’avons chargée des personnes peu valides et nous avons continué la route à pied, nous donnant rendez-vous à Oizon, le prochain village à cinq kilomètres. Nous voulions repasser la Loire à Cosne pour aller dans la Nièvre. Mais nous voyons tous les gens qui s’en sauvent car les Allemands y sont, on entend bombarder. Arrivés à Oizon, nous faisons la queue pour avoir un peu de pain, Georges consolide les pneus.

Nous allons repartir mais vers Bourges. J’envoie une carte à Papa et une à Pierre. Je regrimpe sur le bidon, nous repartons, nous retrouvons la suite d’autos. Nous passons à Aubigny. Une fois de plus, les avions, on entend bombarder, mitrailler tout près. Vite, nous sommes dans le fossé avec des soldats. Au bout d’un moment, nous pouvons repartir, il est 8 heures. Nous demandons dans une ferme pour coucher, on nous renvoie, «nous attirerions les bombes» nous dit-on.

Donc nous repartons, nous roulons jusqu’à la tombée de la nuit. Nous avons la chance de trouver une
ferme qui ouvre ses granges aux réfugiés et troupes. Nous dînons d’un bout de pain et de chocolat. Nous montons par une échelle extérieure dans un grenier dallé de carreaux où nous nous couchons dans un coin. Nous dormons tant bien que mal car nous avons fort mal aux côtes. À 2 heures du matin, alerte « V’la les Allemands » les soldats qui couchaient avec nous se lèvent, se secouent et s’en vont en faisant résonner leurs souliers sur les carreaux. Nous attendons le jour.

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Re: Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:18

Mardi 18 juin

Il fait brumeux. Nous nous débarbouillons à tour de rôle au bord d’un puits dans ce que nous trouvons (Maman pour sa part a un tonneau d’anchois, d’autres, une boîte de petits pois) les pieds dans le purin.
Nous repartons toujours lentement, nous faisons peu de kilomètres, et encore, pour nous à pied. Nous passons la Chapelle l’Angillon (qui fut bombardée peu après) puis après quelques kilomètres, nous faisons halte en plein soleil. Nous voyons de lamentables soldats qui descendent de la Marne à pied, en chaussons. Nos reprenons notre route, pour nous à pied, presque plus d’essence, les pneus ne peuvent plus résister, les Allemands derrière nous.

Nous mourons de soif et nous remplissons nos bouteilles à un puits dont l’eau est très sale. Maman, Geneviève et moi, descendons dans le village : Saint-Palais, pour demander asile. Des gens très gentils nous ouvrent une grange et nous donnent de la paille, nous allons pouvoir nous installer en attendant, nous sommes à quelques kilomètres de Bourges. Nous retournons à l’auto et nous trimballons notre chargement, puis nous nous installons, faisons notre toilette à la source. Il est environ cinq heures. Après quoi, nous faisons quelques courses. Le pays est dévasté.

Il n’y a plus rien chez les commerçants. Nous faisons la queue à la boulangerie. Nous passons une nuit plus tranquille, toujours tout habillé sur la paille.

Mercredi 19 juin
Nous visitons notre petit pays, très gentil, avec des habitants accueillants. Des réfugiés qui ne peuvent pas aller plus loin s’arrêtent aussi. Cette nuit-là est troublée quelque peu par un rat qui remue sans arrêt autour de nous et par mon Oncle qui gémit sans cesse.

Jeudi 20 juin
Le maire fait ouvrir les maisons closes. Nous aurons le lendemain, à 800 mètres de là, deux pièces en pleine campagne sur la colline. Geneviève a gardé les chèvres. Georges a ouvert la maison avec son passe-partout, il y couche avec Gilberte. Demain, nous y monterons avec nos affaires.

Vendredi 21 juin
Vers deux heures de l’après-midi, nous montons à notre villa, nous explorons les alentours. Il y a trois lits, aussi, nous coucherons sur la paille, ça ne nous changera pas, l’habitude est prise. Les Allemands défilent sans arrêt depuis deux jours, sur la route de Bourges et viennent nous rendre visite. Ils réquisitionnent les bœufs et les vaches.

Samedi 22 juin
Je vais le matin au pays avec Maman. Une flèche nous indique : Zur Verpflegung Ausgabestelle ( ?) (Vers le camp de ravitaillement), aussi, j’y vais avec Maman. Nous faisons comprendre que nous voudrions de la viande (nous n’en avions pas vu depuis dix jours), ils nous donnent u ramassis de bœuf à pleine main et nous collent cela sans papier dans le filet. L’après-midi, je vais avec Georges, Geneviève et Gilberte à Quantilly, quartier général, demander si nous pouvons revenir à Paris. Ils nous disent d’aller à la Kommandantur à Saint-Martin d’Auxigny, à 3 kilomètres, nous irons le lendemain.

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Re: Le journal de l'éxode de la famille HANROT (1940)

Message par Fab le Mar 25 Nov - 6:20

Dimanche 23 juin
Le matin, Grand-messe, l’après-midi, il pleut à torrent, nous allons à la Kommandantur. Georges s’explique avec eux et obtient un bidon d’essence au garage. Un officier dit qu’il faut rouler le matin de 3 heures à 5 heures et le soir …

En rentrant, deux Allemands sont en panne dans un camion depuis la veille. Ils n’ont pas été ravitaillé,
comme on les « prend facilement par la bouche », en allant leur chercher des œufs et du lait, ils nous donnent 15 litres d’essence, nous pourrons partir le lendemain matin.

Lundi 24 juin
De bonne heure, nous entassons nos bagages, nous nous préparons.
Je prends mon vélo sur lequel je dois revenir une fois sur la grand-route. Georges m’installe une corde
derrière l’auto. Naturellement, après une embardée, je me vois forcée de lâcher prise. Je finis par tenir l’auto avec la main gauche. Cette fois-ci, ça file.

Des prisonniers nous passent une lettre pour Paris. Nous trouvons sans cesse des cadavres d’autos et même d’animaux qui répandent une odeur nauséabonde. Comme nos pneus ne tiennent plus, nous nous arrêtons et Georges démonte des pneus sur une voiture abandonnée. Pendant ce temps, je continue la route jusqu’à Cerdon à 6 kilomètres. Nous refaisons la route, si pénible à l’aller mais cette fois rien
n’entrave notre marche, partout la route est réparée car les bombes avaient fait de nombreux dégâts. Quelques villages sont démolis mais lorsque nous arrivons à Sully, c’est le désastre complet, la ville est anéantie, pas une maison n’est debout.

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Nous stationnons un instant sur la place car le pont a sauté. On passe à présent par le pont du chemin de fer, très peu à la fois. Le château de Sully a reçu quelques bombes, sa toiture est crevée. Sur le pont,
maintenant dans l’eau, une file d’autos, tombées dans la Loire avec leur chargement. Nous passons le pont du chemin de fer. Un tableau lamentable s’offre à nos yeux : dans leur panique, les gens ont tout
abandonné, des monceaux d’autos, de vélos, de poussettes, des berceaux, des bagages s’étalent à perte de vue, des valises ouvertes, des chaussures, des papiers se dispersent au vent, des chevaux morts,
enfin un tableau triste et indescriptible… une auto au beau milieu de la Loire.

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Nous passons Sully pour suivre les bords de la Loire. Un tableau similaire, augmenté de vêtements de soldats, des cantines et des armes cassées … en vrac, sur le bord de la route et partout, des autos
abandonnées, éparses, au milieu de valises éventrées …

Chateauneuf sur Loire, un nouveau désastre, clocher rasé, maisons en ruines … et partout une odeur
irrespirable. On ne peut même pas passer par le centre de la ville, on en est détourné. Fay aux Loges, évacué, rien ne bouge … que des uniformes feldgrau, hélas !

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Loury, il est deux heures de l’après-midi. Comme je suis à vélo, j’aperçois la première que les bombes sont passées par là. Le clocher est à clairevoie, quartier du Dauphin, il est tombé une bombe sur une maison, celles qui l’entourent sont ébranlées, également à l’Aire Vert. Une fermière avait attaché ses vaches à l’étable avant de partir, une bombe est tombée dessus, les bêtes gisent à demi brûlées. Une
tombe de soldat Allemand, tout près, route du bourg.

La maison de mon Oncle est debout ainsi que celle de Madame Hubert mais plus de carreaux, volets et porte arrachés … Nous entrons, à notre grande stupeur, il y règne un désordre et une saleté aussi incroyable qu’épouvantable. À ne pas savoir où poser un pied. Plus une serrure, tout est éventré, avec une raffinerie…Des lapins ont été vidés dans la cuisine, tous les récipients sont salis de restes. Les rideaux de la chambre trempent dans la sauce, tout le contenu des armoires est en désordre et par terre. Je retrouve une photo de Lalouvesc, au dos de laquelle a écrit un allemand, c’est son adresse ! …

Ces messieurs ont couché dans nos lits, après avoir pris des draps et des taies propres. Ils ont mangé les
confitures et le sucre d l’Oncle. Tout est mélangé, mon Oncle retrouve à la place de son matelas celui d’un lit d’enfant, par contre, nous sommes gratifiés d’une machine à écrire. Le plancher est recouvert d’un amas de papiers, d’aliments, de saletés d’animaux à cornes.

À côté, l’épicerie n’a pas échappé au pillage et tous les gens du pays également. Sur ce, nous décidons de ne pas rester plus longtemps et de repartir vers Paris. Route libre, nous filons … Étampes (où nous constatons de nombreux dégâts). À neuf heures, nous nous arrêtons à Montlhéry, défense de circuler après cette heure.

Si près de chez nous, il nous faut encore coucher dehors. Georges gare la voiture et s’apprête à dormir
dedans. Sur les indications d’un agent, nous allons coucher dans un dortoir de la pension Rouillaud, nous ne sommes pas les seuls. Il y a des petits lits, nous nous étendons sur un matelas.

Mardi 25 juin
Réveil à quatre heures du matin, ou plutôt trois heures, car nous avons conservé l’heure française. Tout le monde s’en va, nous en faisons autant ; Sans encombre, nous arrivons à Paris, puis à Bagnolet où nous retrouvons intacte notre chère maison qui nous parait si bonne !


Marie-Jeanne


Les Hanrot : Marie-Jeanne (la narratrice), Geneviève (sa sœur), leur mère
Les Abbey : Georges, Gilberte, leurs enfants, Pierrot et Jeannette
L’Oncle de Loury, appelé Oncle des lapins
Madame Hubert et sa mère qui s’occupaient de l’Oncle à Loury

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