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Combats de Juin 1940 : ORLEANS

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Combats de Juin 1940 : ORLEANS

Message par Fab le Ven 17 Sep - 3:17

Le Pont d'Orléans


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Soldats allemands prenant la pose sur le Char français D2 n°2080 - la scène se situe aux alentours d'Orléans

Il était bien difficile aux États-Majors de l'armée française d'établir des lignes de défense continues pour essayer d'enrayer le déferlement des Panzer divisions. Là retraite s'accélérait partout. La bataille de France tirait sur sa fin.

Entre le 28 mai et le 4 juin, les Allemands avaient gagné à l'Ouest la bataille de Dunkerque ; leurs forces s'orientaient maintenant vers la Normandie et la Bretagne en passant, bien entendu, par Paris.

Au centre, après la bataille de l'Oise, notre régiment tenta de stopper l'avance ennemie sur la Marne et le canal de l'Ourcq à l'endroit précisément où le général Maunoury, en septembre 1914 avait battu l'année de von Kluck, l'obligeant à un repli déterminant pour la suite de la guerre.

Pendant toute une journée, notre unité tint l'ennemi en échec en lui infligeant des pertes sérieuses. Dans la soirée un ordre de repli lui enjoignit d'aller vers le Sud en direction d'Orléans en passant par Livry-Gargan où une surprise nous attendait. À peine engagés dans la rue principale de l'agglomération, une explosion violente retentit derrière nous, suivie d'autres, de centaines d'autres en provenance d'un dépôt de munitions que notre artillerie avait bombardé. Les déflagrations se succédaient, projetant à plus d'un kilomètre à la ronde une pluie d'éclats d'obus rougis qui crevaient les toitures de tuiles en allumant d'innombrables incendies.
Tous les hommes surent trouver le chemin des caves pour se protéger au moins des éclats. Il y eut de nombreux blessés, mais la population de Livry-Gargan, terrorisée, s'apprêtait à fuir. Elle ne savait même pas que l'armée allemande était aux portes de Paris.

À la nuit tombante, nous franchissions la Seine pour atteindre Boissy-Saint-Léger. Le génie fit sauter le pont que nous venions de traverser alors que tout l'effectif de notre unité n'avait pas eu le temps de passer le fleuve. On murmurait vaguement dans les rangs de la troupe qu'une bataille sur la Loire se préparait.
Arrivés à Juvisy-sur-Orge, l'ordre nous fut donné de nous regrouper vers la gare où disait-on un train nous attendait pour parvenir à Orléans le plus vite possible.

Effectivement, un train de voyageurs attendait prêt à partir ; la locomotive sous pression crachait vapeur blanche et fumée noire. Enfin, nous allions pouvoir nous reposer un peu, après les marches forcées qui nous avaient épuisés depuis la première bataille du 5 juin sur les bords de la Somme.

Nous attendions avec impatience l'ordre du départ... Un ordre qui ne vint jamais. Profondément ulcéré, l'État-Major fit rechercher les mécaniciens et les employés. Les bureaux de la gare étaient déserts et les conducteurs disparus. Sabotage ? Frayeur des bombardements ? On ne sut jamais.

Au bout d'une heure d'attente, nos supérieurs ordonnèrent le départ pour Orléans à marches forcées. Pendant ce temps, les Allemands bombardaient copieusement la gare de la ville et tous les noeuds de communication occasionnant d'importants dégâts et des victimes civiles. La population ignorait que, depuis le 14 juin, l'ennemi occupait Paris.

Le 16 juin dans la matinée nous arrivions dans les faubourgs d'Orléans que la population terrorisée s'apprêtait à quitter en apprenant l'arrivée incessante de la soldatesque germanique aiguillonnée par les nazis glissés dans toutes les unités.

Les étapes entre l'Oise et la Loire mériteraient d'importants commentaires, mais j'ai voulu, parvenu à ce stade de la retraite des armées françaises et singulièrement de notre 3e Régiment d'Infanterie dont les hommes se nommaient fusiliers-voltigeurs, qualification ô combien justifiée après la longueur du chemin parcouru en un temps record, j'ai voulu, dis-je, insister sur un aspect particulièrement saillant, vécu par notre unité, de cette campagne de France si douloureuse à nos coeurs de bons patriotes.

Il s'agit du franchissement de la Loire conjointement par le 3e R.I.A. et la population d'Orléans surprise par l'attaque inopinée de l'aviation allemande. C'est l'un des événements de la guerre le plus dramatique auquel j'ai assisté et qui a laissé dans ma mémoire des souvenirs douloureux ineffaçables.

Orléans étant seulement à 116 km de Paris, en moins de deux heures, les divisions blindées allemandes arrivèrent sur les bords de la Loire. L'armée française, ou plutôt ce qu'il en restait, s'apprêtait à organiser une ligne de défense sur la rive gauche du fleuve, comme elle l'avait fait sur les bords de l'Oise, de la Somme, de la Marne, de la Seine. Mais il fallait se hâter et le commandement des unités du génie militaire attendait avec impatience le passage des troupes françaises pour faire sauter les ponts, opération destinée à stopper momentanément du moins, les chars d'assaut ennemis.

Le 16 juin en fin de matinée, notre bataillon entrait dans Orléans par les rues Royale et République.
La population affolée abandonnait les lieux ; les magasins se vidaient de leur contenu. Les commerçants, plutôt que de voir les Allemands s'en emparer, préféraient tout donner à la population. Ils offraient aux gens des marchandises à consommer pendant l'exode : pain, biscuits, conserves alimentaires, fruits, boissons...
Dans cette atmosphère de panique, on trouve toujours des individus sans scrupules avides de pillage et de chapardage. Bien sûr, tout le monde souhaitait que les Allemands ne trouvent plus rien à consommer, ce qui ne pouvait justifier en aucun cas les scènes auxquelles se livraient des malandrins. Citons un exemple bien précis : en quelques minutes, le magasin d'un vendeur de cycles de la rue Royale fut mis à sac littéralement.
Les beaux vélos étincelants prêts à rouler permirent à quelques-uns de ces brigands de s'éloigner rapidement de la ville pour se mettre à l'abri. Quand les vélos tout équipés furent emportés, il restait encore des cadres et des roues séparés dépourvues de pneus. Le pillage continua ; les roues furent tout de même fixées et l'on entendait le cliquetis des jantes sur le pavé des rues descendant vers la place du Martroi.

Quand il n'y eut plus de véhicules à monter, on vit même un chenapan emporter des pompes à vélo dans ses poches.

Des commerçants ayant donné l'exemple de la générosité, il s'ensuivit que des gens incapables du moindre larcin dans leur vie quotidienne crurent que tout était permis et emportaient tout ce qu'ils pouvaient : produits pharmaceutiques, articles de quincaillerie, vêtements, chaussures... Et pourtant le danger était grand, l'ennemi étant aux portes de la ville.

Ce fut dans cette ambiance de déroute que se mêlaient les militaires et les civils, tous se bousculant pour arriver le plus vite possible sur les bords de la Loire où les ponts permettraient de passer sur la rive gauche pour y trouver le salut.

La Place du Martroi, où il nous fallut passer, offrait un spectacle de désolation des plus lamentables.
Elle avait été bombardée la veille par une escadrille de Messerschmitt à croix noire. Les bombes ne pouvant guère s'enfoncer dans le sol à cause des pavés avaient éclaté à leur surface et projeté dans tous les azimuts, presque au ras du sol, des éclats d'acier brûlants détruisant toutes les vitrines à la périphérie de cette place circulaire jonchée d'objets les plus hétéroclites. La statue équestre de Jeanne d'Arc s'élevait au milieu de la place, intacte ou presque, seulement égratignée par des éclats de pierre. Elle paraissait défier l'ennemi triomphant en appelant les fantassins français qui la côtoyaient à se battre résolument comme l'avaient fait leurs ancêtres cinq siècles auparavant pour chasser les Anglais de leur patrie.

Puis le flot des fuyards s'engagea vers les ponts de la Loire au nombre de trois : le Pont Neuf, ainsi nommé car il fut le dernier construit, le Pont Royal dans le prolongement de la rue Royale, le Pont de Vierzon, assurant la liaison Orléans-Vierzon par voie ferrée.

Le gros de l'exode se précipita sur le Pont Royal car les Allemands prenaient position à l'entrée du Pont Neuf, mais à peine le premier char d'assaut à croix noire fut-il engagé que les sapeurs firent sauter la dernière arche côté rive gauche.

Sans doute déçu de ne pouvoir atteindre son objectif, le mitrailleur allemand tourna sa tourelle de 90° et cracha ses rafales en direction du Pont Royal où se ruait la foule des civils (hommes, femmes, enfants,...) et des militaires confondus. Les premières balles sifflèrent et causèrent des pertes humaines. " Couchez-vous ! Couchez-vous ! " criait-on partout. Le parapet du pont suffisamment élevé protégeait les gens plaqués au sol mais dans la crainte de voir aussi le Pont Royal sauter comme le Pont Neuf, tout le monde se bousculait, rampait, piétinait des corps à moitié dévêtus. Dans cette cohue indescriptible, certains s'étouffaient, faisant des efforts inouïs pour atteindre la rive opposée. Ce qui ajoutait aux difficultés c'était la présence sur le pont de véhicules abandonnés tombés en panne par manque d'essence. Dans cette effroyable cohue, on voyait des gens sans chaussures, en haillons, à la recherche de leur sac de route où ils avaient serré quelques provisions de bouche.

Une maman appelait du secours pour soigner sa fillette à la poitrine ensanglantée. Sur ce magma de tués, de blessés, de bicyclettes, de valises écrasées, partaient des appels désespérés, des cris de douleurs et l'ennemi tirait toujours et même quand les balles s'écrasaient sur le parapet, les éclats de pierre étaient tout aussi meurtriers. Quel spectacle abominable ! Quelle ignominie ! On se demande comment des êtres humains ont pu être capables de tels actes de barbarie !

Et ce n'était que le début des horreurs qui allaient suivre avec les sévices, les tortures, les prisons, les camps de concentration, les fours crématoires, images terribles de la seconde guerre mondiale dont nous avons parlé dans les ouvrages précédents.

Revenons au Pont d'Orléans, où la masse informe des êtres vivants gagnait peu à peu la rive gauche de la Loire en hurlant des appels pathétiques : " Pierre, mon chéri ! Où es-tu ? Jeanne ! Jeanne ! Réponds-moi ! "
Les gens affolés suppliaient les militaires de les aider à retrouver leurs proches disparus dans cette mêlée inimaginable.

Puis tout à coup un fracas épouvantable retentit à l'autre bout du pont sur la rive droite. Hélas, tout le monde n'avait pas traversé. En dépit des objurgations des sapeurs du Génie, certains civils avaient voulu tenter le passage malgré les risques : autre spectacle de désolation ; des morts, des blessés, des noyés ! La déflagration avait provoqué un nuage jaune qui s'étirait sur toute la largeur du fleuve et répandait une odeur de poudre âcre qui vous prenait à la gorge et si épaisse que les secours d'urgence étaient bien hasardeux. Les équipes de brancardiers relevaient et emportaient des corps. Il fallait aussi essayer de sauver des blessés qui se noyaient et que venaient rejoindre les cadavres en provenance du cours supérieur de la Loire où presque simultanément les ponts de Sully, de la Charité, de Jargeau, de Châteauneuf et Gien furent détruits par les sapeurs du Génie.

Les familles de civils qui avaient pu se regrouper s'enfoncèrent dans les forêts au Sud-Ouest d'Orléans, d'autres prirent la direction de la Sologne.

Les militaires furent regroupés non sans peine. Notre compagnie fut dirigée sur un petit village situé à 12 km au Sud-Ouest d'Orléans. Il fallut prendre position par des moyens de fortune. Ma Compagnie fut désignée pour occuper une ferme transformée en fortin avec les rares fusils-mitrailleurs qu'il nous restait. Les munitions n'avaient pas été remplacées depuis plusieurs jours. Quelle résistance allions-nous opposer aux engins blindés qui arriveraient bientôt sur nous ?
Le soir tombait. Un ordre de repli me parvint et le chef de
bataillon me recommanda par écrit de passer par son poste de commandement établi dans une ferme à quelque trois cents mètres du village de Sandillon.
J'exécutai et au moment de prendre contact avec mon supérieur dont j'étais éloigné de 50 mètres à peine, une rafale de mitraillette passa à quelque trente centimètres au-dessus de ma tête. J'étais le plus exposé, me trouvant en tête de la colonne et mes camarades entendirent les balles siffler de très près à leurs oreilles. L'Allemand avait tiré trop haut. D'où nous avait-il repéré ? Précisément du poste où j'aurai dû rencontrer mon supérieur. J'appris par la suite que ce dernier avait quitté les lieux et qu'il n'avait pu me prévenir en temps voulu. Phénomène curieux, n'est-ce pas ce qui se produisit de la même façon à Vemeuil-sur-Oise ?

En attendant, dans l'intervalle des rafales, nous avions pu réussir en rampant et en faisant quelques sauts de batraciens à nous protéger dans des fossés et des vieux murs à la périphérie du village. Une fois de plus, la mort était passée bien près de nous. De nouveau, la baraka nous avait souri.

La nuit venue, les moteurs des chars allemands cessèrent de ronronner. Le bruit courait dans les troupes qui refluaient en désordre que des pourparlers d'armistice étaient engagés. Après quelques heures de répit à travers champs, notre unité entra dans Lamotte-Beuvron, chef-lieu de canton du Loir et Cher. Au moment où nous prenions quelque repos assis sur les trottoirs de la bourgade, une colonne de chars d'assaut hérissés de combattants armés d'armes automatiques fonça sur ce qui restait du 3e Régiment d'Infanterie Alpine. Ces soldats allemands poussaient des cris de bêtes féroces pour exprimer leur triomphe. Leurs yeux avaient la couleur de la mer orageuse et leur barbe était roussâtre. Ils nous invectivaient tout en désarmant les soldats dont la résistance n'était guère possible car leurs munitions étaient épuisées.

Les Huns ! dis-je à mes camarades les plus proches. De grosses larmes roulèrent dans mes yeux au souvenir des premières leçons d'histoire de mon instituteur mutilé dont il a été question au début du chapitre : Seynois au combat.

Toute la 29e Division à laquelle le 3e R.I.A. appartenait fut encerclée puis capturée par les Panzer divisions. Les officiers furent séparés des soldats dans un premier temps. Ces derniers organisèrent un cantonnement en pleine nature, étroitement surveillé par la soldatesque allemande. Par contre, les officiers furent traités plus humainement. On leur fit occuper les logements luxueux d'une belle propriété bourgeoise, évacuée depuis plusieurs jours : salons richement meublés et décorés, literie moelleuse, fauteuils style empire, salles de bains, etc... Ils purent se sustenter momentanément grâce à quelques biscuits de guerre et des boissons prélevés par les allemands chez les commerçants locaux.

Comble de l'hypocrisie ! un officier vint nous demander si nos locaux d'accueil nous paraissaient suffisamment confortables, sinon on chercherait pour nous des résidences améliorées. Il savait pertinemment que le lendemain c'était le camp de prisonniers qui nous attendait avec ses châlits et quelques centimètres de paille. Un autreoffizir nous promit le transfert sur Pithiviers par camion. En fait, le déplacement de Lamotte-Beuvron pour le camp se fit en deux temps. Nous fûmes conduits en véhicule jusqu'à Orléans dans la cour d'une immense caserne encombrée de camions.

Après une nuit passée à même le sol pierreux, nos unités furent reconstituées et l'on nous fit parcourir, sans ravitaillement d'aucune sorte les 43 kilomètres séparant Orléans de Pithiviers. Mais avant de partir j'éprouvai tout de même une légère satisfaction. Ayant vu un officier allemand poser de belles jumelles sur le marchepied d'un camion alors qu'il lui fallait répondre à un ordre, j'eus le réflexe immédiat de m'emparer de ce bel objet au moment où le chauffeur mettait en marche son véhicule. Personne ne m'avait vu. Quand l'officier revint, il constata que le camion parti avait dû emporter ses jumelles.

J'éprouvais un sentiment de satisfaction au souvenir que la veille les Allemands m'avaient pris mon revolver. C'était pour moi une petite vengeance et ma foi j'en éprouve encore quelque jubilation quand je raconte à des amis mes aventures de guerre.


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