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Révélations 1942-1943 : les archives de Pithiviers

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Révélations 1942-1943 : les archives de Pithiviers

Message par Fab le Lun 13 Sep - 3:08

Il faut bien dire que, toute considération politique mise à part, les fonctionnaires vichyssois donnaient un remarquable exemple d'administration efficace, habile et honnête. » Ce brevet de bonne conduite, décerné en 1981, n'est pas signé par Maurice Papon, aujourd'hui renvoyé devant la cour d'assises de Bordeaux pour « complicité de crimes contre l'humanité ». Il figure en toutes lettres dans « L'illusion du bonheur », un livre publié aux éditions de La Table ronde par Michel Junot, adjoint de Jacques Chirac à la mairie de Paris de 1977 à 1995, qui connaît son sujet, puisqu'il était sous-préfet à Pithiviers, dans le Loiret, en 1942 et 1943. A ce titre, il a supervisé le maintien de l'ordre du camp de cette ville, où furent internés des milliers de juifs, avant d'être déportés à Auschwitz. A la différence - notable - de Maurice Papon, il n'a pas délivré des ordres d'arrestation, d'internement et de transfert de personnes à Drancy.

Après guerre, Michel Junot a mené une brillante carrière dans les hautes sphères administratives de la République, avant de s'engager dans la vie politique - il sera député de Paris de 1958 à 1962, dans les rangs du CNI, qu'il ne quittera plus. Mais c'est à la Ville de Paris, dont il a été le médiateur de 1977 à 1989, qu'il fait l'essentiel de sa carrière. Ancien député européen, Michel Junot préside, depuis 1978, la Maison de l'Europe de Paris.

Jusqu'ici, il a toujours affirmé que les camps d'internement de son arrondissement, celui de Pithiviers et celui, distant d'une vingtaine de kilomètres, de Beaune-la-Rolande, échappaient à son contrôle. Sa tâche principale consistait à inspecter les communes et à remplir des fiches de « renseignements généraux et confidentiels » sur les notables locaux. Le camp de Pithiviers ? « Il n'était pas dans mes attributions. Je n'y ai jamais mis les pieds », affirmait-il, en 1990, à L'Express.

Un démenti on ne peut plus formel, contredit, cependant, par plusieurs documents inédits. Des pièces qui précisent son champ d'action :

Michel Junot est un jeune et fringant haut fonctionnaire lorsqu'il est nommé sous-préfet à Pithiviers le 9 juin 1942, à 26 ans. Cela fait déjà six années qu'a débuté sa carrière administrative comme attaché au cabinet du ministre de l'Intérieur. Il est vite apparu comme un protégé du secrétaire général de l'administration de ce même ministère, Georges Hilaire, vieil ami du chef de gouvernement, Pierre Laval. Une semaine après sa nomination, Junot se rend dans le Loiret pour s'informer de sa mission. La fille des propriétaires de l'hôtel où il est descendu se souvient de la morgue élégante avec laquelle il s'est présenté, en uniforme.

A cette date, les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, conçus à l'origine pour les prisonniers de guerre allemands, servent déjà de camps d'internement, avant la déportation de leurs pensionnaires, dont les premiers départs ont lieu le 8 mai 1942.

Michel Junot, qui restera un an, jour pour jour, à ce poste, prend ses fonctions à Pithiviers le 24 août 1942. Soit moins d'un mois avant le départ, le 20 septembre 1942, d'un nouveau convoi de déportés juifs.

Ce jour-là, un millier d'internés juifs, dont 163 enfants de moins de 18 ans, raflés en région parisienne, sont embarqués dans le convoi numéro 35. Destination : Auschwitz, via Drancy, le camp situé au nord de Paris.

La veille du départ, Michel Junot fait part au préfet de ses préoccupations pour assurer le maintien de l'ordre. « J'ai l'honneur de vous faire connaître que je viens d'être avisé qu'un embarquement de 1 000 israélites du camp de Pithiviers ayant lieu demain matin à partir de 17 h 00 à la gare de Pithiviers, la totalité des gendarmes de mon arrondissement, à une exception près par brigade, sont requis pour participer à cet embarquement, écrit-il. En conséquence, ainsi que je vous en ai avisé aussitôt par téléphone, il m'est impossible d'assurer le service d'ordre et de protection que j'avais prévu dans l'éventualité de manifestations d'origine communiste pour le 20 septembre à 18 h 30, à l'occasion du 150e anniversaire de la bataille de Valmy. »

Junot ajoute qu'il a fait procéder à l'arrestation préventive de cinq sympathisants communistes. Mais, précise-t-il, « trois seulement purent être effectuées ». Les intéressés seront relâchés après le départ du convoi.

Deux jours plus tard, le 22 septembre, Junot ne cache pas sa satisfaction au préfet : « La journée du 20 septembre 1942 s'est déroulée dans l'ensemble de mon arrondissement dans le plus grand calme. Le service d'ordre restreint dont j'avais envisagé et décidé la mise en place pour l'après-midi du 20 septembre n'a pu fonctionner (sauf en ce qui concerne les 2 agents de police de garde devant la mairie) en raison de la réquisition de tous les gendarmes de la section, à une seule exception par brigade, pour l'embarquement des internés du camp des israélites de Pithiviers, dont le départ a été brusquement porté à ma connaissance le 19 septembre à 15 h 00. Cet embarquement s'effectuant entre 16 et 19 heures à la gare de Pithiviers, située à l'extrémité de l'avenue de la République sur laquelle les communistes avaient invité (parfois par lettres personnelles) les habitants de Pithiviers à manifester à 18 h 30, je nourrissais certaines craintes quant à la possibilité d'incidents pouvant avoir des répercussions sur le bon ordre de ce départ. Il n'en a rien été, et le plus grand calme n'a cessé de régner sur la ville. »

Dans ce même document, Junot souligne que, pour faire contrepoids aux manifestations communistes prévues, « une timide contre-manifestation du Parti populaire français [le parti collaborationniste de Jacques Doriot] se produisit dans les rues du chef-lieu d'arrondissement. Cette manifestation se bornant d'ailleurs à la distribution de quelques tracts. »

Puis, dans un « rapport mensuel », rédigé huit jours plus tard pour ses supérieurs, scrupuleusement, il revient sur ces opérations.

Le 30 septembre 1942, il fait un point détaillé de la situation dans les deux « camps d'internement », intitulé du troisième paragraphe de son rapport. « Le camp de Beaune-la-Rolande, vide depuis la fin août, a été nettoyé, précise Junot. Il se présente actuellement sous d'excellentes conditions. Deux convois de juifs y sont passés et y ont séjourné 24 heures avant de repartir pour Drancy. Il ne reste actuellement au camp qu'une vingtaine d'internés assurant les travaux d'entretien. »

Michel Junot poursuit : « Le camp de Pithiviers était occupé depuis la fin août par 1 800 internés israélites de toutes catégories. Français et étrangers, hommes, femmes, enfants, certains arrêtés lors des rafles d'août et de décembre 1941, d'autres à la suite de contraventions aux ordonnances des autorités d'occupation (ligne de démarcation, port de l'étoile, etc.). Tous, sauf ceux dont l'époux était de race aryenne et quelques femmes, mère d'enfants en bas âge, ont été embarqués le 20 septembre pour l'Allemagne. Enfin, les derniers internés ont quitté Pithiviers le 24 au soir pour Beaune-la-Rolande afin de libérer le camp qui devrait recevoir des internés communistes. Ce dernier convoi d'israélites n'a d'ailleurs séjourné que 24 heures à Beaune et est reparti de là sur Drancy en vertu d'instructions des autorités d'occupation. »

Drancy était la dernière halte en France avant le départ des déportés pour l'Allemagne, et la solution finale : leur élimination physique.

« Le 26 septembre [1942], ajoute Michel Junot, 1 000 communistes récemment arrêtés et provenant, en grande majorité, du département de la Seine, sont arrivés au campde Pithiviers. 750 autres les y ont rejoints le lendemain, 27 septembre. Ces arrivées n'ont donné lieu à aucun incident. »

A la lecture de ces comptes-rendus, d'une sécheresse toute administrative, le préfet délégué du Loiret Jacques Martin-Sane exprime par écrit sa satisfaction. Il apprécie la diligence avec laquelle l'ordre a régné lors de l'embarquement des déportés entassés dans des baraques entourées de barbelés et balisées de miradors.

Dans une note interne du 1er octobre 1942, elle aussi inédite, le préfet délégué indique au chef de la première division à la préfecture, chargé de l'organisation et de la surveillance : « Monsieur le sous-préfet de Pithiviers peut être appelé à intervenir dans la question des camps lorsqu'il s'agit d'une affaire urgente et sur mes instructions formelles. De toute façon, en tant que représentant du gouvernement à Pithiviers, il a le droit de contrôle sur la bonne marche des camps. Dans ces conditions, il m'apparaît indispensable que, de toutes les instructions envoyées au commandant de camp, il soit adressé copie au sous-préfet de Pithiviers, de telle sorte qu'il ne soit pas court-circuité. »

Outre son rôle dans le maintien de l'ordre des camps, le sous-préfet Junot procède à des analyses sur le climat politique local. Son rapport de septembre 1942 témoigne de leur contenu. Il examine le cas du docteur Paul Cabanis, député et maire radical de Beaune-la-Rolande, que le préfet a contraint de démissionner : « Le docteur Cabanis a fait preuve de la plus grande correction à l'égard du gouvernement, et, n'ait été la question de la race de sa femme, il eût certainement été un soutien à la politique du Maréchal. » Mme Cabanis est juive.

Au sujet de Marcel Donon, le sénateur et maire de Pithiviers, que Vichy a démis de ses fonctions parce que radical et franc-maçon, Junot relève : « Il séjourne cependant fréquemment à Pithiviers et il est certain qu'il continue à voir ses anciens amis et à exercer une propagande parlée contre le gouvernement. »

Pas moins de sept convois partent des camps du Loiret de juin à septembre 1942, le dernier sous la responsabilité de Junot.

Au mois d'octobre, le sous-préfet s'inquiète, dans son rapport, des difficultés du maintien de l'ordre à Beaune-la-Rolande, où affluent « des israélites français ou étrangers ayant commis une infraction aux ordonnances des autorités d'occupation (en particulier, tentatives de franchissement de la ligne de démarcation) et qui ont été envoyés par les formations de police allemande au camp de Beaune ». En bon fonctionnaire, Michel Junot fait même une suggestion : « Si le nombre d'internés devait s'accroître encore, il y aurait lieu de prévoir un gardiennage plus solide. »

Dans ce même document, il souligne qu'à Pithiviers les communistes remplacent peu à peu les juifs. Toutefois, ils sont encore 1 574 au 30 octobre 1942, contre 1 798 le 26 septembre.

« La présence de ce camp sur le territoire de mon arrondissement provoque l'arrivée, à la sous-préfecture, d'un certain nombre de lettres demandant des autorisations de visite ou même des libérations. J'ai fait préparer pour les réponses à ces lettres des formules indiquant à mes correspondants que je ne suis en rien compétent pour des mesures de ce genre et que seul le préfet ayant prononcé la décision d'internement avait autorité à cet égard. Aucun incident n'est à signaler au camp, où le service de gardiennage est assuré de façon fort satisfaisante par un détachement de gendarmes », écrit-il.

Vient alors l'occupation du sud de la France par les Allemands, en riposte au débarquement allié en Afrique du Nord. En août 1943, des mois après que l'occupant a franchi la ligne de démarcation, Michel Junot est promu directeur de cabinet auprès du préfet régional de Nice. Deux mois plus tard, il prend du galon et revient dans le Loiret, comme secrétaire général de la préfecture du département.

Le jour de la libération d'Orléans, le 16 août 1944, Michel Junot est là. Il brandit le drapeau tricolore au balcon de la préfecture du Loiret. Et il accueille André Mars, commissaire de la République envoyé par le général de Gaulle, sur le perron. Ce qui ne l'empêchera tout de même pas de subir la vague de l'épuration. Le 14 décembre 1945, dix mois après lui avoir décerné un « certificat de résistance », de Gaulle le révoque par décret. Le héros de la France libre se fonde sur une décision de la Commission nationale d'épuration. Celle-ci s'appuie sur un avis du comité départemental de libération du Loiret. Il stipule que Michel Junot est un « modèle d'arriviste, dénué de tout scrupule. A écarter de toute fonction publique ».

Cependant, comme de nombreux serviteurs de l'Etat français, Junot affirme avoir joué un double jeu. Il explique qu'il a travaillé pour « un réseau » du Bureau central de renseignement et d'action (BCRA) et fait valoir son activité pour le service de renseignement du général de Gaulle à Londres, sous l'Occupation, et les décorations qu'elles lui valent. Il sait convaincre, puisque, la paix revenue, on le retrouve à des postes de chef de cabinet ministériel, avant qu'il ne redevienne sous-préfet en 1956, puis préfet en 1957. Un an plus tard, ce Parisien efficace et discret, à la réputation de bon vivant, devient, à 42 ans, député de Paris. Il a rejoint le Centre national des indépendants et paysans (CNI), où se retrouvent alors les antigaullistes de droite. Sa résistible ascension le mène ensuite au Conseil de l'Europe, où il représente la France. Puis, nommé médiateur de la Mairie de Paris il va régler les litiges entre l'administration municipale et les usagers.

Longtemps, Michel Junot se présentera, dans le « Who's Who », comme le descendant du général Junot. A tort : il sera contraint de renoncer à ces prétentions par un jugement du tribunal de Paris, saisi par les héritiers directs de l'aide de camp de Napoléon. Mais il se consolera de ce revers en devenant, pour un temps, le beau-père de Caroline de Monaco.

En 1984, alors secrétaire général du CNI, Michel Junot se déclare favorable à des accords électoraux avec le Front national de Jean-Marie Le Pen. Mais, en 1986, à l'approche des élections législatives, c'est avec Jacques Toubon, alors secrétaire général du RPR, qu'il signe une « plate-forme » de gouvernement. Son parachutage comme tête de liste du RPR en Eure-et-Loir pour les législatives de 1986 ne va pas sans grincements. Michel Junot s'affiche avec Jacques Chirac, sous le slogan « Vivement demain avec le RPR ». Oublié, les années noires. L'ancien sous-préfet n'a toujours qu'une aspiration : regarder l'avenir. Un avenir que les électeurs ont préféré envisager sans lui. Sans que son passé, dont ils ignoraient tout, ait pesé sur leur choix.


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