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Les souvenirs d'exode d'Etienne LEROY

Message par Fab le Lun 6 Juin - 8:19

Souvenirs d'exode

mercredi 15 décembre 2010 Par Etienne LEROY, dans HISTOIRE


Juin 2010, 77 ans... juin 1940, 7 ans... La « drôle de guerre » battait son plein, mon père était mobilisé quelque part dans les Ardennes et, un beau matin, dont il m’est impossible de donner la date, nous avons pris la route en direction du sud. Mes parents étaient boulangers à La NEUVILLE sur ESSONNE (45) et nous sommes partis, mon grand’père paternel pensant qu’il était plus sage de quitter le village. La fourgonnette de livraison, une LICORNE, (1) avait été chargée au maximum de ses possibilités. Sur le toit, il y avait deux matelas pour la protection, recouverts par une bâche à rayures rouges, jaunes et bleues. Vue du ciel, la fameuse bâche devait être repérable à des kilomètres et je pense qu’elle aurait pu faire une excellente cible pour les chasseurs allemands. Heureusement, ce ne fut pas le cas.
Ma mère conduisait la voiture et les sept autres passagers, assis où ils le pouvaient, devaient cohabiter, en plus, avec un fût de 200 litres d’essence et un autre de 50 litres d’huile ! Quel beau feu d’artifice et quelle belle grillade cela aurait pu faire en cas de mitraillage ! On se croyait sans doute protégés par les matelas et la bâche bariolée...
Tout alla bien, à part la route très encombrée où voitures automobiles, à chevaux et engins de toutes sortes devaient cohabiter dans une véritable course de lenteur. Il fallut toute la journée pour atteindre Châteauneuf sur Loire et nous engager sur le pont enjambant le fleuve.

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Arrêt brutal au bout de quelques dizaines de mètres et panique générale, deux ’’STUKAS’’ (2) tournent au-dessus un moment, piquent et larguent chacun une bombe ! Ma mère saute de la voiture et nous entraîne, mon frère et moi, jusqu’à l’entrée du pont et nous fait nous coucher à plat ventre sous des platanes. Les deux bombes tombent du côté sud du pont, à côté de la colonne de réfugiés. Nous étions sous nos platanes, de l’autre côté du fleuve, mais je me souviens encore du choc que je ressentis dans la poitrine quand les bombes explosèrent avec un bruit sec ! Les avions partis, la colonne redémarra. Un peu plus loin, un camion finissait de brûler sur l’accotement...

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Le soir, chacun s’arrêtait où il le pouvait. Pour nous, ce fut dans la cour d’une ferme aux environs d’ISDES, après avoir parcouru à peu près 60 kms dans la journée ! Nous fûmes reçus avec beaucoup de gentillesse, nous pûmes faire une omelette et nous restaurer un peu avant d’aller dormir dans une grange, sur de la paille. Pour la première fois, je me couchais tout habillé et allais dormir sur de la paille ! Je pensai un moment à ma maison, à mon lit, et, sans doute pas mal fatigué, je m’endormis jusqu’au lendemain matin, en oubliant la paille et le reste...

Le matin du deuxième jour, nous repartîmes, toujours vers le sud et notre errance se termina, je ne sais par quel hasard, près d’ABZAC, dans les Charentes, plus exactement au petit village de MARNIER. On nous installa dans deux grandes pièces inoccupées, près de la ferme de Monsieur et Madame DELHOUME, et la voiture fut dissimulée sous de grands chênes, en face de la maison.

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Nous logions dans la partie juste en face de la route. A gauche : porte de la grande salle ; à droite : porte du "dortoir", les grands chênes sont à droite sur la photo.

La plus vaste de ces pièces possédait une grande cheminée et devint, avec sa longue table et ses bancs, la « cuisine-salle à manger » et l’autre servit de dortoir, encore sur de la paille mais, avec des draps par dessus. La cuisine était traversée, dans toute sa longueur, par un caniveau qui, en cas de fortes pluies, évacuait l’eau derrière la maison. En ce qui me concerne, côté couchage, cette fois, rien à redire. Tous les soirs, avec ma grand’mère, j’allais dormir au milieu du village, chez une vieille dame, très gentille, Marie GALBOIS. Cette brave femme possédait une chèvre et elle me donnait, tous les soirs, un bol de lait qu’elle venait de traire. Je le buvais lentement, pendant qu’elle discutait avec ma grand’mère.
Pour le ravitaillement, nous allions chercher le lait et le beurre dans une ferme, un peu à l’écart du village et, pour le reste, à ABZAC. Mon grand-père ramenait de la boulangerie des grosses couronnes de deux kilos qu’il portait sur son épaule, enfilées sur un bâton. Tous ces trajets se faisaient, bien évidemment, à pieds, en empruntant des raccourcis à travers bois, et en prenant bien garde aux vipères... Pour la cuisson des repas, il n’y avait qu’une marmite en fonte accrochée à la crémaillère, au dessus du feu dans la cheminée et une grande poêle. Il y a quand même toujours eu ce qu’il fallait sur la table... Pour l’eau, il y avait, un peu plus loin, le puits avec le treuil et sa manivelle. Il était, bien sur, interdit de se pencher pour regarder l’eau et encore plus de tourner la manivelle !

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Côté distractions, c’était très simple : il n’y avait rien ! A part une balançoire, installée sous un gros chêne voisin de la maison. Parfois, j’accompagnais une jeune fille, Jeannette, qui gardait un troupeau de vaches dans un pré entouré de haies. Nous étions aidés, avec beaucoup d’efficacité, par une petite chienne noire qui surveillait très bien le troupeau et avait vite fait, sur une parole de la gardienne, de faire revenir une bête ayant tendance à s’éloigner un peu trop. Bien des années plus tard, je devais revoir, en Irlande, un même petit chien noir garder aussi bien un troupeau de moutons. J’allais oublier la pêche ! Mon grand-père m’avait confectionné, avec une branche d’osier, du fil à coudre et une épingle recourbée en guise d’hameçon sur lequel je mettais une sauterelle, une canne pour que je puisse pêcher... des grenouilles, qui pullulaient dans une petite mare. Les soirs de pêche, mon frère, ma cousine et moi dégustions des cuisses de grenouilles ! Il y eut aussi la moisson, avec les chariots chargés de gerbes qui passaient devant la maison, tirés par deux bœufs. Les jours s’écoulaient sans que personne ne semble se faire trop de soucis pour savoir ce qui se passait dans le Loiret.
Un jour, nous avons vu arriver mon père, à pieds. Pendant la retraite, il avait été blessé dans un accident de moto et avait fini par être démobilisé à Bellac. Je n’ai jamais su comment il s’était débrouillé pour venir nous rejoindre. Il était fatigué, amaigri et sa blessure, (une partie de la langue amputée), ne lui facilitait pas la vie... Un peu plus tard, une Peugeot 201, conduite par un de mes oncles, fit son entrée dans le village. Il avait obtenu un laissez-passer (nous étions en zone libre) pour venir nous récupérer car cela faisait deux mois que nous étions partis !

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On rechargea la LICORNE et tout le monde reprit la route en direction du nord. Nous avons passé la ligne de démarcation à Reuilly, où nous avons vu, pour la première fois, les soldats allemands. Retour sans problème. D’après les dates figurant sur le laissez-passer, nous avons dû retrouver La Neuville aux environs du 15 Août. En rentrant dans la boulangerie, mes parents constatèrent que les 100 quintaux de farine qui se trouvaient dans la maison avaient disparus, sans doute pas perdus pour tout le monde... Dans la cave, un fût de 220 litres de vin s’était également ‘’ évaporé’’, y compris le fût !
Au village voisin, mon autre grand’mère (maternelle) avait décidé, au dernier moment, de rester chez elle, ce qui lui a évité d’être pillée. Je me souviens l’avoir souvent entendue dire : « j’en ai vu pas mal partir avec leurs charrettes presque vides et revenir nettement plus chargés » ! Le malheur des uns faisant le bonheur des autres...
Une anecdote concernant cette grand’mère : les soldats allemands ayant pris l’habitude de se ravitailler en eau au robinet se trouvant dans sa cour, elle ferma l’arrivée d’eau au compteur dans sa cave ! Le soir même, elle fut conduite,’’ manu-militari ’’ dans le garage communal de la pompe à incendies et y passa la nuit. L’occupant la libéra le lendemain matin. Il faut dire qu’elle avait perdu son mari au cours de la guerre de 1914. Restée veuve avec trois jeunes enfants, elle avait une haine tenace envers nos envahisseurs.
La boulangerie se remit à fonctionner, sous l’occupation, avec les cartes de rationnement et autres joyeusetés comme les bons d’essence et le gazogène. Curieusement, à la maison, personne ne reparla beaucoup de l’exode. Parfois, l’épisode du pont de Châteauneuf-sur-Loire était évoqué mais sans plus... J’ai demandé, plus tard, à ma mère, par ou nous étions passés pour aller jusqu’à ABZAC mais elle ne s’en souvenait plus... Le possesseur actuel du laissez-passer est un de mes cousins, René, qui, au vu de ce document qu’il retrouva après le décès de son père, en 1972, se demanda, sans trouver aucune réponse, ce que son père avait bien pu aller faire, à MARNIER, en Août 1940 ! En 2009, je lui apportais la réponse...
Nous sommes repassés dans le village, vers les années 80, et il nous a paru quasiment désert, trente ans plus tard, il semble avoir retrouvé des habitants.

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Photo prise en 2009 : la façade a changé ; marquise au-dessus de la porte centrale, nouvelles fenêtres et nouveaux volets, quelques arbustes...

Quant aux grands chênes, ils sont toujours là…

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Voilà mon récit terminé, merci à René pour le laissez-passer...

Champsanglard, 25 Mai 2010

Je dédie ce récit aux enfants de Pierre BOURDAN et à ceux des Résistants qui tombèrent pour que la France soit libre.

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