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Souffrance et détresse des réfugiés dans le département de l’Indre (1939-1940)

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Souffrance et détresse des réfugiés dans le département de l’Indre (1939-1940)

Message par Invité le Mer 20 Oct - 0:06

Souffrance et détresse des réfugiés dans le département de l’Indre (1939-1940)
par Alain GREVIS

http://creban.ifrance.com/defaite/refugies.html

Le plan d’évacuation de 1939

Afin de ne pas recommencer les erreurs de la guerre de 1914-1918, il avait été décidé d’évacuer les départements susceptibles d’être envahis par les troupes allemandes. Le département de l’Indre faisait partie des départements retenus pour héberger des Alsaciens et des réfugiés de la région parisienne. Dans son rapport au ministre de l’Intérieur du 23 juillet 1940 , le préfet de l’Indre GONZALVE fournissait de précieuses indications concernant ceux que l’on désignait sous le vocable d’évacués :
« Dès le début de septembre 1939, le département a donné asile à un nombre important d’évacués d’Alsace et de réfugiés volontaires de la région parisienne.

Compte tenu des mouvements qui se sont produits pendant les huit premiers mois de la guerre, les effectifs stabilisés dans l’Indre au début de mai 1940, étaient les suivants :

- réfugiés alsaciens : 22500 ;
- réfugiés de la région parisienne : 23000.

Situation consécutive à l’invasion allemande

Mais ces effectifs ne tardèrent pas à s’accroître dans des proportions considérables, au fur et à mesure que se produisit l’exode massif consécutif à l’invasion de la Belgique et de la partie Nord de la France. Aussi bien, à la fin du mois de juin, le nombre des réfugiés stationnés dans le département pouvait être évalué, sans crainte d’exagération à 350.000 personnes. C’est dire que toutes les prévisions en matière de préparatifs d’accueil se trouvaient dépassées dans des conditions énormes. »
Même en ayant accès aux dossiers individuels de demandes de secours, commune par commune, il serait difficile d’être précis dans la totalisation des évacués, dans la mesure où il était presque impossible pour l’administration préfectorale de surveiller tous ces déplacements de population. Néanmoins, nous connaissons le nombre de secourus, à la date du 29 novembre 1939 , pour les départements du Cher, de la Creuse, de la Dordogne, de l’Indre, de la Vienne et de la Haute-Vienne :
- Cher : 6.997 secourus ;
- Creuse : 19.081 secourus ;
- Dordogne : 97.550 secourus ;
- Indre : 71.610 secourus ;
- Vienne : 72.700 secourus ;
- Haute-Vienne : 63.000 secourus.
Loger, nourrir toutes ces personnes venues de régions culturellement éloignées du Berry ne laissaient pas de poser des problèmes pour un département rural de 245.622 (recensement de 1936). Mais cela n’était rien en comparaison des difficultés qui attendaient le département de l’Indre dès que l’exode mit en branle sur les routes de France des millions de réfugiés.

L’accueil des réfugiés alsaciens

Le département de l’Indre devait donc accueillir des habitants du Bas-Rhin (6), rien n’était moins évident pour ces populations originaires d’Alsace que de pouvoir s’adapter au Berry. De toutes les difficultés rencontrées par ces gens, la première de toutes n’était-elle pas la barrière de la langue. La plupart ne parlaient pas français, seulement le dialecte alsacien. Il y eut bien des récriminations de la part de ces « évacués » qui avaient l’impression que le meilleur accueil possible ne leur était pas réservé ; pourtant les conseillers généraux du département de l’Indre comme le préfet, tout en sachant que tout n’était pas parfait, avaient conscience d’avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir.

Délibérations du conseil général de l’Indre, séance du 6 novembre 1939

Paul Bénazet :
« Mes chers Collègues,
Je dois vous remercier tous, pour les efforts que chacun déploie dans son canton afin de soutenir le moral de ceux qui sont séparés d’êtres chers et qui ont, plus que jamais, besoin de réconfort et d’appui.
Je veux mentionner aussi, de façon toute spéciale, l’œuvre d’entr’aide et de solidarité exigée par la présence dans notre département de nos frères d’Alsace-Lorraine.
Cette tâche délicate, vous vous en acquittez avec tant de cœur, que, hier encore, j’ai été chargé de vous exprimer la reconnaissance de M. l’Adjoint au Maire de Strasbourg.
[lecture d’une lettre adressée à M. Bénazet, président du conseil général de l’Indre.]
Annexe de la Mairie de Strasbourg à Châteauroux
Châteauroux, le 4 novembre 1939 »


« À Monsieur Bénazet, ancien Ministre, Président du Conseil général de l’Indre
Monsieur le Président,
Au nom de la municipalité de Strasbourg et des réfugiés alsaciens, je tiens à exprimer au Conseil général du département de l’Indre, ainsi qu’aux Administrations préfectorales et locales, nos meilleurs remerciements de l’accueil que nous avons trouvé dans les heures dramatiques que nous vivons.
Je tiens, avant tout, à rendre hommage au zèle et au dévouement dont ont fait preuve M. le Préfet et ses collaborateurs, ainsi que les Municipalités du département.
Avec le concours bienveillant de l’Administration préfectorale et de la Municipalité de Châteauroux, nous avons pu installer une annexe de la mairie de Strasbourg à Châteauroux, à l’école des Capucins. Cette annexe centralise les demandes de toutes sortes de réfugiés strasbourgeois, leur fournit tous les renseignements nécessaires. Inutile de dire que notre annexe entretient les meilleures relations avec les autorités locales et départementales, seule garantie d’une collaboration fructueuse dans l’intérêt des réfugiés alsaciens.
Partout, là où il y a un nombre assez important de réfugiés, nous avons constitué un comité parmi eux, comprenant entre deux à quatre membres chargés d’assurer la liaison entre les autorités locales et les réfugiés. Ce système a eu de bons résultats jusqu’à présent.
Il est évident qu’il y a encore des réclamations et des plaintes parmi les réfugiés, mais nous sommes persuadés que l’organisation constituée par l’autorité préfectorale ne tardera pas à venir à bout de toutes les difficultés encore présentes. Grâce à l’initiative prise par ladite autorité, nos réfugiés seront pourvus, pendant la mauvaise saison, des matériaux de chauffage indispensables.
Des matelas et des couvertures leur sont fournies également.
Si un certain nombre de réfugiés se trouvent encore, à l’heure actuelle, dans de mauvaises conditions d’hébergement, nous avons le ferme espoir que les autorités compétentes remédieront, séance tenante, à cet état de choses.
Une difficulté assez importante se présente du fait du manque de médecins, surtout de médecins pratiquant la médecine générale. Pour le moment, il n’y a dans le département de l’Indre que très peu de médecins parlant le dialecte alsacien, pourtant si nécessaire dans ce domaine.
M. le Préfet a fait de son mieux, en créant un centre médical pour les réfugiés à Châteauroux. La question de la création d’équipes sociales, avec un personnel parlant le dialecte et composé d’infirmières et d’aides sociales, est actuellement à l’étude. Par une collaboration étroite des différents services entrant en ligne de compte, le problème des équipes sociales et, partant, de dispensaires, sera résolu, espérons-le, bientôt.
Nous, de notre part, continuerons tous nos efforts et resterons en collaboration constante avec M. le Préfet et tous ses collaborateurs avec lesquels nous maintenons les meilleures relations.
En vous priant de vouloir bien seconder tous ces efforts conjugués,
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre considération très distinguée.
Le Maire : p.d. signé : E. Imbs »


[Après l’intervention de M. Bénazet, toujours lors de la séance du 6 novembre 1939 du conseil général de l’Indre.]

M. Chichery
« M. le Préfet me permettra aussi de lui adresser un nouvel hommage. Administrateur de grande classe, M. Grimal règle toujours, dans les conditions les meilleures, les délicats problèmes qui se posent à son administration. Pendant la difficile période que nous traversons, s’imposant personnellement un travail énorme de jour et de nuit, il a su faire front à toutes les difficultés, sans pour cela engager sur les fonds départementaux une dépense supplémentaire de personnel. À l’occasion des évacuations massives de réfugiés notamment, notre Préfet a fait preuve des plus belles initiatives et hier encore, vous avez pu le constater, les représentants de la Municipalité de Strasbourg se plaisaient à reconnaître son dévouement sans limites.
On ne m’en voudra pas d’associer à ces félicitations Mme Grimal qui elle-même se dépense sans compter pour les œuvres sociales de notre Bas-Berry.
Je veux également remercier de leur précieuse collaboration M. le Secrétaire général, MM. les Chefs de service, MM. les Chefs de divisions, ainsi que tous les employés des services départementaux titulaires retraités, rappelés en fonctions, ou auxiliaires.
Je tiens, par ailleurs, à complimenter hautement MM. les Conseillers généraux et MM. les Maires qui, ne ménageant ni leur temps ni leur peine, ont su préparer un accueil si fraternel à nos compatriotes du Bas-Rhin réfugiés dans l’Indre. »


Le préfet de l’Indre, ayant saisi l’importance de la question du dialecte alsacien, écrivit, le 8 avril 1940, au ministre de l’Information pour le prier de créer une station de radio émettant en dialecte et adaptée aux réfugiés alsaciens.

« Ministre de l’Information — Hôtel Continental Paris
J’ai l’honneur de soumettre à votre haute appréciation une suggestion intéressant la radiodiffusion. Dans une dizaine de départements du Centre et du Sud-Ouest de la France, se trouvent des milliers de réfugiés alsaciens-lorrains. Dans l’Indre, en particulier, leur nombre atteint 25.000 environ. Ces évacués des régions frontalières de l’Est parlent un dialecte qui leur est cher, et beaucoup d’entre eux ne comprennent pas la langue française. Certains possèdent un appareil de radio ; d’autres profitent de l’appareil de la famille qui les héberge ; d’autres vont écouter les informations au Foyer Social (je poursuis, en effet, la création progressive de ces Foyers, Centres, où les réfugiés trouvent de saines distractions, des livres et la possibilité, pour les jeunes filles évacuées, de bénéficier d’un apprentissage “ familial ” , cuisine, couture, etc.). Que font ces réfugiés éloignés de leur province ? Ayant des difficultés pour saisir les informations en langue française, ils cherchent plutôt à écouter les nouvelles données en langue allemande, et ces nouvelles viennent de Stuttgart.
On veille, bien sûr, attentivement à les éviter, et parfois cette précaution les contrarie — s’ils sont isolés, si le poste se trouve dans un logement particulier, il est bien difficle, impossible même de les en détourner ; et ces informations ne peuvent que nuire gravement à leur état d’esprit, contrarier l’apaisement que nous cherchons tous les jours à créer, et, de toute façon, que provoquer, chez eux, de dangereuses méditations.
Je pense qu’il y aurait grand intérêt ; en conséquence, à organiser, par l’intermédiaire d’un poste d’émission situé, autant que possible, en un point de la région d’accueil, Limoges par exemple, “ la demi-heure des réfugiés alsaciens-lorrains ”. Elle pourrait avoir lieu entre 18 heures 30 et 19 heures par exemple. Elle donnerait, en dialecte, (le dialecte alsacien ne s’écrit pas — si les journaux ne peuvent donc l’utiliser, la radio peut le faire) des nouvelles générales, les informations relatives à l’ensemble des réfugiés — de courtes conférences ou d’intéressantes variétés, etc.
De la sorte, les Alsaciens-Lorrains attendraient tous les soirs, avec une certaine impatience, cette demi-heure, à eux réservée ; ils écouteraient la radio, avec une affectueuse attention, parce qu’elle leur parlerait la langue de leur province, et ils ne chercheraient pas ainsi à repérer, en cachette parfois, une pernicieuse émission en langue allemande.
J’ai cru devoir vous soumettre cette suggestion. Sa réalisation me paraît opportune. Je veux respectueusement croire, Monsieur le Ministre, qu’elle aura votre agrément et qu’il sera possible de lui donner suite.
Le Préfet »


Grâce aux rapports de la « Commission Militaire de Contrôle Postal de Châteauroux — 9e région », nous connaissons mieux ce que furent les conditions d’existence, dans le département de l’Indre, des réfugiés alsaciens et les raisons pour lesquelles certains d’entre eux exprimaient des griefs tant envers l’administration qu’à l’égard des habitants du département de l’Indre ; d’autres, en revanche, manifestaient leur satisfaction, estimant être convenablement accueillis.

« Le 18 avril 1940
Le Président de la Commission Militaire de Contrôle Postal de Châteauroux
à Monsieur le Préfet de l’Indre
J’ai l’honneur de vous adresser un extrait de mon rapport du 15 avril 1940.
Ce sont des renseignements sur les réfugiés Alsaciens et qui me paraissent pouvoir vous intéresser. »


extraits du rapport :

Le Capitaine D…
Président de la Commission
C.C.P. de Châteauroux
N° d’attache de la Commission : I.C. 122
Rapport n° 15 du 15 avril 1940
Rapport spécial concernant les réfugiés Alsaciens
A) Plaintes
Plaintes rares, quelques-unes méritent d’être signalées :
a) Mécontentement au sujet de soins médicaux donnés aux réfugiés,
b) Retard apporté dans le paiement des allocations,
c) Attitude et paroles maladroites d’un Maire à l’égard des Alsaciens,
d) Écolières Alsaciennes qui ne reçoivent pas l’accueil désirable de la part de leurs camarades de l’Indre.
B) Satisfaction
Par contre les évacués continuent à manifester fréquemment leur satisfaction sur la manière dont ils sont accueillis.
C) Moral
Leur moral paraît très bon. Leur espoir dans la Victoire est le même que pour l’ensemble des Français et ils expriment souvent leur haine pour Hitler.


- de F…, en permission à Vendœuvres (Indre) à M. E. G…, Pamiers (Ariège) :
“ … Gertrude est morte aussi à Linard de suite des couches, et c’est un sort qui est réservé encore à beaucoup d’autres car si, ici, on tombe malade, on en meurt. Il ne vient pas de médecin et personne ne s’occupe de vous. ”

- de Anna L… à Villentrois (Indre) à M. Jean-Pierre L… à Sarre-Union (Bas-Rhin):
“ Chez nous cela laisse beaucoup à désirer. Ici, personne ne s’occupe plus des réfugiés. Au comité, il n’y avait plus que des hommes d’ici, et ceux-là ne s’en occupent plus, les quelques Alsaciens qui sont ici ne peuvent plus rien faire ni dire. Le 1er nous devions recevoir l’argent, le 5 est venu et nous ne l’avions pas encore, alors trois Alsaciens sont allés au bureau, à 10 km d’ici et l’ont cherché, il y en a beaucoup aussi qui sont partis d’ici, nous ne sommes plus que 22. Précédemment, les femmes vivant seules recevaient le bois tout façonné et à domicile, à présent elles sont obligées de le chercher, de le scier et de le fendre.

- de Mme F… à Villers (Indre) au Soldat F… dépôt Epinal (Vosges)
“… Le Maire nous a dit que nous aurions tranquillement pu rester à Strasbourg, si nous avions été bombardés, il n’y aurait pas eu grand chose de perdu [souligné au crayon bleu] … Il se laisse complètement influencer par son beau secrétaire [souligné au crayon bleu], qui est un rude salot [sic]… C’est une belle bande ici, lorsqu’on demande à emprunter quelque chose, comme une lessiveuse… Ils disent, les réfugiés doivent s’arranger. ”

- de Mlle Marguerite E… à Levroux à Mlle Alice L… Mussidan (Dordogne) :
“ … Tu vois, nous on a un peu de chance, mais qui sait ce qui va arriver encore à ces pauvres êtres que nous sommes. Nous sommes très malheureux en ce moment, dans notre classe, car toutes les Levrousaines nous haïssent, nous surnomment (boches) nous disent toutes sortes de vilaines noms [sic], nous ne savons pas quelles sont les raisons, mais tu sais on ne s’en occupe pas de ces filles mal élevées. Les Alsaciennes s’amusent entre elles. ”

- de M. G…, 221, rue de S… à Caporal L. N… 206e R.R.P. Barr (Bas-Rhin)
“ … Samedi, j’avais la chance de trouver un logement meublé de deux pièces, et cuisine à 350 francs par mois, nous sommes contents parce que le sort le voulait ainsi. Les gens chez lesquels nous habitions ont été très complaisants et très bons pour nous. ”

- de Mme Berthe W… chez Mme B… à Dun-le-Poelier à Mme S… St-Dié (Vosges) :
“ … Les gens du village sont très bons pour moi, surtout notre voisine. ”

- de Mme W… Paris à Mme B… à T… par C… (Indre) :
“… Le père de mon mari est né à Niederbroun [sic] et ma belle-mère à Rauspack, ils avaient avec leur famille, quitté l’Alsace après l’annexion et mon beau-père a fait son service comme soldat Français à Belfort. Il est décédé en 1938 à l’âge de 78 ans, ma belle-mère vit toujours et c’est la troisième guerre qu’elle voit car elle est née en 1861.
Enfin elle ne perd pas courage et a bon espoir de vivre assez longtemps pour voir la France victorieuse, et c’est cette fois d’une victoire définitive. ”
Les trois derniers extraits de lettres figurant dans ce rapport sont consacrées à des propos tenus à l’égard d’Hitler , souhaitant sa perte et sa mort. Attitude qui n’était pas le fait de tous les réfugiés puisque le préfet de l’Indre eut l’occasion de signaler, dans les télégrammes envoyés à Paris (octobre 1939), l’attitude équivoque de certains évacués alsaciens .


11 évacués du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle ont fait l’objet durant la mois de janvier de procès-verbaux pour infractions au décret du 1/9/39 (propos et attitude au point de vue national défaitistes).
Parmi eux, citons :

T… Marcel, né le 8/2/1899 à Strasbourg, de nationalité française, évacué de Schiltigheim, lequel a formulé sans motifs plausibles, les plus vives critiques contre l’administration française, déclarant que “ les pouvoirs publics faisaient tout pour alimenter un éventuel autonomisme … que les évacués étaient délaissés ” etc.

W… Marie, Cécile, veuve Z…, né le 22/11/1897 à Graffenstaden (Bas-Rhin), de nationalité française, évacuée de Strasbourg à Issoudun (Indre), a qui il est reproché d’avoir déclaré : “ qu’elle préférait le régime hitlérien à celui que nous avions en France ” .

B… René, né le 22/10/1902 à Marckolsheim (Bas-Rhin) de nationalité française, évacué de Strasbourg à Orsennes (Indre) marié à une allemande et ayant deux frères en Allemagne, l’un militaire de carrière, l’autre commissaire de police à Fribourg, qui a représenté l’Allemagne comme étant en situation d’écraser la France (B… a été condamné le 19 janvier dernier par le tribunal de La Châtre à 4 mois d’emprisonnement)

L… Charles né le 14/4/1886 à Schiltigheim (Bas-Rhin) réintégré de plein droit dans la nationalité française, évacué de Strasbourg à Neuvy-St-Sépulchre (Indre) ; lequel a déclaré : “ Les Français sont des fainéants ; cela leur ressemble ; les Russes aident les Allemands et les Allemands gagneront la guerre ; si les Allemands le veulent, ils seront à Paris dans quelques jours ; ils prendront comme itinéraire la Hollande et la Belgique ; les Français ne valent rien, ils ont peur des Allemands ; l’Alsace redeviendra allemande sans tirer un coup ! ” (LEHMANN a été condamné le 19 janvier dernier à trois mois d’emprisonnement par le même tribunal de La Châtre)

K… Hedwige épouse W…, né le 7/8/1888 à Neuköln (Allemagne) de nationalité allemande, évacuée de Strasbourg à Chabris (Indre) laquelle a déclaré : “ Je chie sur la langue française et personne ne m’empêchera de parler la langue de ma mère patrie allemande ; je suis entièrement pour HITLER. C’est lui qui gagnera la guerre et qui écrasera les Français. Le régime hitlérien est bien meilleur que le régime français. ”

De nombreuses enquêtes ont été effectuées d’autre part sur divers réfugiés alsaciens et lorrains ou de nationalité allemande à l’encontre desquels avaient été relevés des agissements révélateurs de sentiments suspects au point de vue national.

Lors de l’arrivée des Allemands dans le département de l’Indre, au mois de juin 1940, l’attitude de certains réfugiés alsaciens fut très ambiguë. Ainsi, le 30 juin 1940, le sous-préfet de La Châtre écrivait au maire de La Châtre :

« La Châtre,
Sous-Préfecture de La Châtre
Cabinet du sous-préfet
Dans le courant de la semaine écoulée, quelques militaires allemands sont passés dans votre commune. À cette occasion, il m’a été de constater [sic] que certaines personnes se sont empressées autour d’eux, causant amicalement et allant même jusqu’à leur remettre des lettres.
Il ne saurait être question d’exercer la moindre contrainte sur les sentiments de quiconque.
Je considère toutefois qu’une élémentaire pudeur devrait inciter les intéressés à observer une certaine discrétion dans une attitude qui constitue une véritable injure aux familles de nos soldats.
De toute manière, je suis fermement décidé à mettre un terme à des agissements qui ne peuvent, en outre, que susciter le mépris de nos adversaires.
En conséquence, je vous prie de bien vouloir supprimer à titre de sanction et pour une durée de 8 jours, l’allocation aux évacués dont les noms suivent : … »


Parmi les réfugiés alsaciens concernés, l’un protesta de sa bonne foi et s’adressa au préfet de l’Indre, le 5 juillet 1940 :

« … Je me permets de vous faire remarquer que les visites en question ont eu lieu après la signature de l’armistice et à trois journées différentes, que la maréchaussée était chaque fois présente sans faire la moindre opposition à ce commerce, qu’en outre des six sanctions il y avait des centaines de personnes de toutes les régions de France et même des indigènes qui s’empressaient autour des officiers et soldats allemands et leur posaient des questions, que l’interprétation de M. le Sous-Préfet, quant à l’injure est absurde, vu que le signataire, ancien combattant, avait lui-même des proches parents au front ainsi que les autres sanctionnés, enfin qu’aucun décret n’a été porté à la connaissance de la population interdisant le commerce avec les soldats allemands »

Ces faits ne sont pas exceptionnels , des événements presque comparables s’étant déroulés à Issoudun).


L’exode, la débâcle

Au fur et à mesure de la progression de la Wehrmarcht, les administrations de la région parisienne décidèrent d’évacuer leur personnel vers les départements du Centre et du Sud. Un rapport (10), vraisemblablement du chef du Service Téléphonique et Télégraphique de l’Indre, constitue un témoignage particulièrement éloquent de ce que vécurent ces fonctionnaires :

« Le nombre d’agents des P.T.T, la plupart avec leur famille, évacués dans l’Indre a été considérable. Il comprend surtout le personnel du Loiret, du Loir-et-Cher, d’Eure-et-Loir et de la région parisienne.
Dès le 16 juin, un centre d’accueil a été organisé à l’Hôtel des Postes de Châteauroux. Des dortoirs ont été aménagés, un peu partout, dans le local de l’Administration, aux sous-sols, dans les couloirs, garages et toutes pièces qui ont pu être récupérées. L’école maternelle des Capucins, pendant un certain temps, a fonctionné comme annexe. Enfin, les agents de Châteauroux ont accueilli chez eux un grand nombre de leurs collègues.
Une cantine a été également ouverte. Des dévouements particulièrement em-pressés et des collectes faites parmi le personnel ont assuré son fonctionnement aux meilleurs conditions. Elle n’était pas gratuite puisque la clientèle était en possession de ses salaires ou traitements ; mais le prix fixé a été inférieur au prix de revient et comportait même une forte réduction pour les enfants et les familles nombreuses. J’ai eu la satisfaction de n’entendre que des éloges ce qui est pour les organisateurs une récompense inappréciable.
Cette cantine fonctionnera jusqu’au départ des réfugiés. Déjeuner : 6 frs - dîner 4 frs - enfants 2 frs, à partir du 3e gratuit. Le nombre de repas servis a été certains jours de plus de 700. »


Des fonctionnaires du Trésor étaient également repliés dans le département de l’Indre ; des maisons d’arrêt et des hôpitaux psychiatriques évacuèrent aussi leurs détenus et leurs aliénés, cela dans une confusion extrême .
Le 25 juin 1940, dans une note sur la situation de la population détenue à la Maison d’Arrêt de Châteauroux, le préfet de l’Indre signalait que des détenus s’étaient disséminés parmi les réfugiés , suite au comportement irresponsable du surveillant chef d’Orléans, qui « après avoir replié son effectif (94 détenus dont 13 condamnés à perpétuité) sur Lamotte-Beuvron remit une partie de leur pécule à chacun des détenus » et ordonna la dispersion du convoi. Aussi, le préfet dut-il donné « aux brigades de gendarmerie et aux commissaires de police, les instructions nécessaires pour assurer l’arrestation des détenus qui pourraient être restés en liberté parmi les réfugiés ».

L’évacuation de l’hôpital psychiatrique départemental de Blois fut également très difficultueux, pour ne pas dire dramatique, du reste Henri Amouroux, historien bien connu de la période, avait retenu cette épisode pour illustrer la tragédie que fut l’exode . Alors que cet auteur cite Châteauroux comme lieu de destination, il refuse de citer la ville de Blois, se contentant d’évoquer la ville de B… ; du reste, la version d’Henri Amouroux diffère très largement des rapports que nous avons pu consulter aux Archives Départementales de l’Indre . Aussi avons-nous choisi de publier ici le rapport complet du médecin chef M… et du secrétaire de direction S… fait à Châteauroux le 23 juin 1940 (Asile Saint-Denis) et de le comparer avec l’ouvrage d’Amouroux.

Une note au crayon de papier précise, sur ce rapport, que l’hôpital psychiatrique départemental de Blois avait accueilli début juin, en provenance de l’hôpital de Beauvais, 300 vieillards.

« Évacuation de l’hôpital psychiatrique départemental de Blois
Le 14 juin 1940 à minuit, M. C…, économe, quitte l’établissement avec l’auto de la maison, il est accompagné de sa famille et du surveillant général D… et de la famille de celui-ci. La voiture est conduite par M. P…, chauffeur de la maison.
Vers 2 heures du matin, M. R…, receveur, quitte à son tour l’établissement ; on l’y reverra le lendemain matin dimanche.
Le samedi matin à 6 heures et demi, M. S…, secrétaire, quitte l’établissement avec sa propre voiture, sur l’invitation qui lui en a été faite par le directeur qui lui communique le télégramme officiel. À 10 heures, le médecin directeur, Dr S…, quitte l’établissement avec sa propre voiture. Il dit au revoir à Mlle M… et à M. G…, employés, mais il ne laisse aucune directive pour la conduite de l’hôpital.
D’après M. G…, c’est dans la soirée de samedi que M. C…, ancien économe, est venu annoncer que le préfet venait de le désigner comme directeur économe. En même temps, Mlle M… est désignée comme secrétaire de direction et M. R… comme surveillant général. À la suite de cette déclaration, M. C… demande au personnel du bureau de venir travailler le lendemain dimanche. Le samedi soir, vers 19 heures, le Dr M…, médecin chef qui était parti à Paris avec l’autorisation du préfet, rejoint l’hôpital, n’ayant pu trouver de train et il est revenu à pied depuis Orléans. Le dimanche matin, M. R…, receveur, reparaît à l’asile. Il charge sur sa voiture ses bagages préparés la veille et quitte l’établissement vers 9 ou 10 heures sans rien dire à personne. Vers 14 heures, M. C… apparaît. Il déclare au médecin chef : il faut évacuer l’asile par nos propres moyens. Le médecin chef demande à la sœur supérieure de laisser huit sœurs pour assurer le service des malades intransportables mais aucune des sœurs ne consent à abandonner son poste. D’après les ordres de M. C…, on charge les bagages, les provisions alimentaires et pharmaceutiques, ainsi que les registres de comptabilité, sur les voitures de la ferme lesquelles partent sous la conduite du chef de culture auxiliaire M… et les autres charretiers de la maison ; il y a deux voitures fourragères, deux tombereaux et une carriole. Vers 15 heures, le convoi se met en marche, les malades pouvant faire route à pied escortés par les infirmiers et infirmières avec le surveillant R…, le concierge M. S…, Mlle M…, le jardinier M. A…, tous accompagnés de leur famille. Les bombardements sur la route, les traînards font que l’unité du convoi paraît impossible à conserver. À Contres, première étape, il apparaît que beaucoup de malades sont absents. M. l’aumônier R… à bout de forces abandonne. La nuit du dimanche au lundi se passe dans les bois. A trois heures du matin, on prend le départ pour Selles-sur-Cher où la colonne arrive vers 9 heures du matin. Elle y retrouve M. C… qui lui obtient un cantonnement au centre de remonte. M. C… présente le Dr M… au préfet du Loir-et-Cher et ne pouvant aller plus loin le fait nommer directeur de la colonne à sa place. Jusqu’à ce moment, les infirmiers L…, J… et D… se sont montrés très zélés pour le service de la colonne. Dans la matinée du lundi, M. S… qui était resté à Chabris apprend par M. R. H… que le préfet du Loir-et-Cher se trouve à Selles-sur-Cher. Il y accourt avec son fils. Le préfet le charge de s’occuper des malades. Il achète pain, viande, épicerie qu’il paie avec des bons. Puis, il repart à 23 heures. À son retour, le lendemain matin, il apprend par le Dr M…, maire de Selles-sur-Cher que vers 4 heures du matin, le préfet a quitté la ville en direction de Poitiers. Le même docteur M… déclare qu’il ne peut assurer le ravitaillement du détachement pour les jours suivants. En conséquence, le médecin chef d’accord avec M. S… décide de poursuivre la route en direction de Châteauroux. Vers 14 heures, le convoi arrive à Valençay par une chaleur écrasante. M. S… s’occupe du cantonnement. Le conservateur des Beaux-Arts refuse tout asile au château. Le maire accorde un baraquement à la gare et un autre au champ de foire où partie des malades pourront passer la nuit. Les autres, médecin chef, personnel et voitures, vont coucher dans un bois à la sortie du pays. À 3 heures du matin, le médecin chef envoie l’infirmier D… transmettre l’ordre de départ aux hommes du baraquement de la gare et aux femmes de celui du champ de foire. Ces deux groupes n’ont pas exécuté l’ordre donné. À la sortie de Valençay, l’infirmier D… demande au médecin chef à aller chercher sa fille à Saint-Aignan en promettant de le rejoindre le soir même. Le convoi arrive à Levroux vers 10 heures. Le maire ne peut rien pour lui. Le centre d’accueil lui accorde une petite collation. Il faut repartir par une chaleur écrasante. Au moment de quitter Levroux, le voiturier M… prévient le médecin chef qu’il y a deux routes pour aller de Levroux à Châteauroux, la route civile et la route militaire, et qu’il va engager ses voitures sur la route civile.
Le médecin chef suivi d’un certain groupe demande la route civile à un planton. Il la suit et c’est seulement au bout de 7 kilomètres qu’il apprend par hasard que les voitures ne suivent pas le même chemin que lui. Comme il a donné rendez-vous aux voitures (en même temps qu’à M. R… qui les accompagne) à 1 kilomètre avant l’arrivée de Châteauroux, il pense que le mieux est de continuer jusqu’à cette ville pour y retrouver voitures et convoi. Il attend donc au départ de la route de Buzançais. Pendant ce temps, M. S… a obtenu du préfet de l’Indre un asile à l’hôpital Saint-Denis. Il obtient même 5 cars pour ramener le convoi. Mais on remonte jusqu’à quelques kilomètres de Levroux sans rencontrer personne. La nuit se passe sans apporter aucune nouvelle. Le lendemain matin, le médecin chef envoie deux cyclistes qui font 17 kilomètres en direction de Limoges. Lui-même refait la route de Châteauroux à Levroux par Buzançais. Le convoi reste introuvable.
Des malades ultérieurement récupérés pensent que ce convoi, dans lequel se trouvent M. R…, Mlle M… et tous les bagages, serait retourné à Selles-sur-Cher. M. S… demande à la gendarmerie de retourner à l’asile Saint-Denis tous les malades qui seront trouvés. Dans la journée de samedi, le maire de Valençay nous renvoie en camions ceux de nos malades qui étaient restés chez lui.
Il y a actuellement à l’hôpital Saint-Denis : 34 hommes, 48 femmes, 16 membres du personnel, soit 98 personnes. »


« Quand à l’asile de B…, dont les effectifs, qui comprennent d’ailleurs 150 repris de justice, passent brusquement de 1200 à 1600 personnes, à la suite de l’arrivée des fous de l’asile de Clermont, dans l’Oise, il est peu à peu abandonné par l’économe de l’établissement, le directeur, des infirmiers qui partent en laissant les clefs aux malades. Lorsque l’évacuation est décidée, c’est un pauvre cortège qui se met en route, chaussés d’espadrilles, vêtus sommairement, les fous encadrent quatre charrettes dans lesquelles on a entassé sept à huit cents kilos de conserves et des kilos d’archives, mais où les plus fatigués ne peuvent prendre place, car la femme et la fille du chef conducteur, armées de leurs parapluies, en interdisent résolument l’accès. Au fil des kilomètres, le cortège s’amenuise d’ailleurs. Des infirmiers s’éloignent à la faveur de la nuit. Des fous quittent la route et trouvent de l’embauche dans des fermes du voisinage. Lorsque la colonne atteindra l’asile de Saint-Denis, près de Châteauroux, son effectif ne sera plus que de 98 personnes. Assassins ou voleurs, les 150 “ médicaux-légaux ” ont naturellement disparu parmi les premiers. »

Une note du préfet de l’Indre, du 26 juin 1940, se contentait de reprendre en grande partie le rapport du médecin chef M…, il précisait cependant que des ordres avaient été donnés pour rechercher et mettre en sûreté les « aliénés qui [avaient] pu s’égarer au cours du repliement de leurs hôpitaux », pourtant il n’était fait aucune allusion à des repris de justice, et aucune indication concernant l’effectif total. Certes, il était difficile pour l’auteur d’un rapport officiel de relater le relâchement moral des responsables, pourtant ce rapport tout emprunt de rhétorique administrative, dans son extrême sobriété, n’en est pas moins éloquent et souligne à l’envi combien ces événements dramatiques purent influer sur l’esprit des contemporains.
Il est aisé d’imaginer le lourd sentiment d’inquiétude qui devait régner chez les responsables de l’ordre public, sachant que des détenus et des aliénés, dont certains très dangereux, étaient dispersés dans le département de l’Indre.

Il ne faut pas oublier que ce département fut également le terrain d’opérations militaires dans le courant de la deuxième quinzaine du moins de juin 1940. On peut imaginer, dès lors, le désarroi des populations civiles. Comment ravitailler à la fois les réfugiés et les habitants du département de l’Indre, d’autant que les Allemands, forts de leur victoire éclatante, et la guerre étant ce qu’elle était, avaient quasiment tous les droits, y compris celui de s’emparer des stocks alimentaires. Dans de telles circonstances dramatiques, la situation pouvait être désespérée avec des conséquences épouvantables. Le rapport que nous publions est suffisamment explicite et n’appelle aucune glose parasite (16), tout en manifestant la prudence habituelle en pareil cas, d’autant que nous n’avons pas d’autres documents, pour l’instant, à opposer à ce témoignage.

« 9e Région,Direction Départementale du Ravitaillement Général de l’Indre

Les journées qui précédèrent l’entrée des Allemands à Châteauroux, furent caractérisées par le passage intensif des deux armées françaises en retraite, la 6e et la 7e.
L’Intendance de Châteauroux eut à pourvoir à la fois au ravitaillement de ces unités, parmi lesquelles la 241e Division d’Infanterie, la 1re et la 2e Divisions Cuirassées, la 4e Division légère motorisée, la 7e Division d’Infanterie, la 84e Division d’Infanterie, etc. appartenant aux 6e et 7e Armées commandées par les Généraux Frère et Touton et au flot des réfugiés. Des prodiges ont dû être faits et se poursuivent encore d’ailleurs.
La fabrication du pain était assurée de jour et de nuit à la Manutention Militaire, dans les deux établissements réquisitionnés et exploités par l’Intendance, ainsi que dans les boulangeries civiles de la ville.
Grâce à ces mesures, il put être satisfait non seulement aux demandes des Armées mais aussi à celles d’une population considérable de réfugiés. Le nombre de rations de pain distribuées par l’Intendance militaire de Châteauroux atteignit le chiffre d’environ 80.000 par jour.
En raison de l’avance des Allemands jusque sur les rives du Cher, l’Intendant Militaire prit l’initiative de scinder en deux son service. La fraction proprement militaire de l’Intendance (administration des corps de troupe, solde, transports, etc.) fut placée sous les ordres de l’Intendant Militaire adjoint Mingasson.
Le 20 juin, le repli de la fraction ci-dessus désignée composée de 5 Officiers et de 60 hommes eut lieu à destination du Blanc où elle avait pour mission le démontage des fours de la boulangerie de campagne en cas d’avance plus marquée de l’ennemi.
L’Intendant Militaire, en tant que Directeur du Ravitaillement Général, assisté de M. l’Attaché Nasenta se mit alors à la disposition exclusive de M. le Préfet représentant unique du Gouvernement Français.
Du 21 au 29 juin, pendant l’occupation allemande, M. Laporte et Nasenta conférèrent chaque jour et plusieurs fois par jour avec M. le Préfet et les services départementaux.
Un train de denrées ayant été signalé à Cluis, 8 camions allèrent y charger et ramenèrent leur chargement à Châteauroux.
De même 6500 kilogrammes de viande frigorifiée furent répartis entre les bouchers de la ville, la coopérative des Travailleurs, le Centre d’Accueil, l’Asile Saint-Denis.
Pour répondre aux besoins de la situation nouvelle, le Service du Ravitaillement Général, sous la Direction de l’Intendant Laporte et de l’Attaché Nasenta fut divisé en six sections :

1) Farine et blé
2) exploitation des trois boulangeries : Manutention, Coopérative et Nogrette
3) fabrication de pain dans les boulangeries civiles
4) Centre d’Abat
5) Distribution à la population civile et aux militaires
6) transports et essence.

Le 21 juin, un détachement allemand motorisé, faisait son entrée à Valençay.
L’Intendant fit répartir d’urgence dans les établissements hospitaliers de la ville une grande partie des denrées entreposées à la Manutention.

Le 22 juin, un Officier allemand se présentait au Maire de la Ville.
20.000 rations de pain étaient expédiées à Limoges, à la demande du Préfet, pour l’alimentation des réfugiés.

Le 23 juin au matin, nous apprenons que le Commandement français a fait sauter les ponts sur la Creuse et sur l’Indre, Châteauroux se trouve isolé à l’ouest (direction de Tours), au sud (Direction de Toulouse), au sud-ouest (Direction du Blanc), les ponts du Cher ayant été détruits précédemment.
Un millier de militaires français isolés sont regroupés à la ferme de Touvent où ils sont cantonnés et ravitaillés;

L’après-midi du dimanche 23 vers 4 heures, nous nous trouvions auprès du Colonel Dubreuil, Commandant la Subdivision, quand deux Officiers allemands, accompagnés d’un groupe automobile blindé et de motocyclettes, viennent intimer l’ordre au Colonel de se rendre avec la Garnison.
Armes, munitions et provisions doient être livrées immédiatement.
Nous quittons la caserne Bertrand et faisons activer la répartition des denrées entre les établissements hospitaliers.

Vers 6 h 30, nous sommes appelés de toute urgence auprès du Colonel Dubreuil.
Un Capitaine d’État-Major allemand accompagné d’un Intendant Militaire, nous ordonne de le conduire à nos magasins. Nous exécutons cet ordre. En cours de route, ces deux Officiers allemands accompagnés d’un interprète (affecté spécial alsacien des Usines Bloch) arrêtent un convoi militaire français d’une vingtaine de voitures hippomobiles. Ces voitures entrent dans la cour de la Manutention.
Sur l’ordre des autorités allemandes, ces voitures reçoivent un chargement de paille, foin, avoine et orge. De plus, 4 de nos camions automobiles qui se trouvaient à la Manutention, sont requis par les Officiers allemands, chargés de pain et petits vivres (riz, graisse, lait condensé, haricots, sel, etc.).
Ces voitures et camions partent le même soir vers 10 heures dans la direction d’Issoudun.
Le lundi 24 juin, le préfet notifie aux Maires, par lettre-circulaire, que le Service du Ravitaillement Général continue, sous sa direction, dans l’intérêt de la population du département. Des soupes populaires sont organisées à Châteauroux, Buzançais, Saint-Benoît-du-Sault. Le nombre de réfugiés est particulièrement considérable. Les denrées prélevées sur les stocks militaires dissimulées dans les établissements hospitaliers sont mises en distribution.

À partir du 26 juin, nous accompagnons M. le Préfet dans sa visite quotidienne des différents cantons du département. Les problèmes intéressant l’alimentation des réfugiés, les distributions d’essence, l’état sanitaire, l’état des routes et ponts sont étudiés au cours de ces tournées.
Nous visitons successivement :

Le 26 juin : Ardentes, Neuvy-Saint-Sépulcre, Eguzon, Argenton-sur-Creuse
Le 27 juin : Saint-Benoît-du-Sault, Belâbre, Le Blanc, Saint-Gaultier
Le 28 juin : Tournon-Saint-Martin, Mézières-en-Brenne, Châtillon-sur-Indre, Buzançais
Le 29 juin : Levroux, Ecueillé, Valençay, Saint-Christophe-en-Bazelle (présence de M. le Député Chasseigne, [rayé dans le texte]), Vatan
Le 30 juin : Aigurande, Sainte-Sévère, La Châtre, Isoudun, (présence de M. le Député Chasseigne,
Le 2 juillet : les deux cantons de Châteauroux.

Le 29 juin, dans la matinée, marque la fin de l’occupation allemande dans le département de l’Indre.
L’avant-veille, M. le Préfet avait bien voulu nous prier de l’accompagner à la Kommandantur où le Major Stachelmaier, après menace d’arrestation de l’Intendant Militaire, nous accorde finalement un laissez-passer.
Au cours des tournées préfectorales, les Maires des Communes rassemblés au chef-lieu du canton font connaître leurs besoins, en ce qui concerne le ravitaillement.
Il apparaît que le ravitaillement en pain est assuré grâce aux stocks de blé. Nous faisons tourner les moulins à plein rendement.
Le ravitaillement en viande, plus difficile du moins en ce qui concerne les bovins, est également assuré.
Nous organisons le ramassage du lait et nous ravitaillons les communes par des envois de produits d’épicerie. Ces envois sont effectués même pendant l’occupation allemande et malgré l’interdiction de la Kommandantur.
Des militaires de la Manutention, habillés en civil, assurent les transports de toute sorte (farine, pain, viande, denrées). Les pouponnières sont pourvues de lait condensé.
Le Ministre du Ravitaillement Général (M. Chichery) était tenu à Bordeaux au courant de nos besoins. Allant à Clermont-Ferrand, il nous télégraphia de Périgueux les ordres donnés par lui au Transit Maritime de Marseille pour l’envoi d’urgence à Châteauroux, de sucre, légumes secs, lait condensé, riz, huile, café, conserves de poisson.

Châteauroux, le 20 juillet 1940
Intendance Militaire
P. Laporte »


Effectivement, hormis les rapports officiels, nous avons peu de documents à notre disposition pour pouvoir décrire avec précision, un demi-siècle plus tard, ce que fut cet épisode douloureux de l’histoire du département de l’Indre. C’est pourquoi nous insérons dans cet article le récit de l’exode d’une famille parisienne qui fut amenée, au cours de son périple, à séjourner au Blanc, le jour même (19 juin 1940) où cette ville subit un terrible bombardement causant la mort de plusieurs personnes.

L’armistice, le reflux des réfugiéset les incohérences allemandes

Une fois l’armistice signé, le plus grand nombre des réfugiés et des évacués, plus ou moins rassurés par les propos des Allemands, étaient enclins à retourner chez eux. Si l’exode s’était déroulé de façon chaotique, le reflux de ces longues colonnes de pauvres gens fuyant l’occupant ne fut pas non plus sans poser de graves questions à ceux qui avaient encore en charge la sécurité des populations. L’un des paradoxes du moment, et non des moindres, résidait dans le fait que ce fut l’armée française, défaite dans les conditions que l’on sait, qui assura, en grande partie, la logistique qui permit aux réfugiés d’échapper à la famine.
Rapatrier des centaines de milliers de personnes supposait que l’on établît un plan, en concertation avec les autorités allemandes. Fallait-il pour cela que l’administration française eût encore les moyens de fixer les réfugiés, de les faire patienter, de prévoir un calendrier d’évacuation en fonction de la remise en état des infrastructures. De même, la presse devait être capable de servir de relais pour ne pas amplifier la légitime impatience de ceux qui avaient hâte de prendre le chemin du retour, d’autant que de nombreuses familles étaient séparées, restant sans aucune nouvelle d’êtres chers.

Malgré une relative urbanité, les bonnes manières des troupes d’occupation répondaient à des objectifs à la fois stratégiques et idéologiques. Les officiers allemands de-vaient également permettre à leurs régiments de remonter en direction du nord, au-delà de la toute nouvelle ligne de démarcation. Mais, il était aussi nécessaire pour l’armée du Reich de filtrer le retour des réfugiés pour refouler les indésirables et pour s’emparer de ceux qui intéressaient la police allemande. Enfin fallait-il que l’ensemble de ces opérations fussent coordonnées par l’état-major allemand et que celui acceptât de tenir informée l’administration française. Cela faisait beaucoup de conditions à remplir pour être assuré que le retour des réfugiés se déroulât dans des conditions optimales.

Le département de l’Indre était le dernier département avant la zone occupée, le plus septentrional de la zone dite libre. Pour les réfugiés de la région parisienne, venant du sud-ouest, du Limousin, du Périgord, des Pyrénées, le département de l’Indre était le passage obligé tant pour la route que pour le rail. Les délais d’attente imposés par les contrôles à la ligne de démarcation ne pouvaient que provoquer un ralentissement avec comme conséquence l’immobilisation de milliers de véhicules sur la route nationale 20 et de rames de trains en pleine campagne.

Ainsi signalait-on le reflux de 10 à 20.000 réfugiés, repoussés par les Allemands, de Vierzon vers Vatan et Châteauroux . Mais lisons le rapport du Préfet GONZALVE nous décrivant la situation après la signature de l’armistice :

« À la suite de communications, d’ailleurs souvent contradictoires, faites dans la presse, un mouvement général de retour par route des réfugiés s’est déclenché, voici une quinzaine de jours, sur tout le territoire non occupé. Ce mouvement, incontestablement prématuré, s’est heurté aux quelques points de passage, alors autorisés par les Allemands à une décision d’arrêt qui a eu pour conséquence de créer dans un grand nombre de communes du département, des embouteillages et des groupements importants de voitures. Des barrages ont été aussitôt établis mais il n’en est pas moins vrai que l’Indre, déjà sursaturé, a dû, en raison de ces fausses manœuvres, absorber plusieurs dizaines de milliers d’évacués sur la voie du retour, lesquels stationnent toujours en grand nombre sur nos routes, où ils sont régulièrement ravitaillés malgré les faibles ressources en vivres dont nous disposons. […]
Une grosse préoccupation me hantait aussi : la crainte d’une épidémie, en raison de l’afflux des réfugiés au nombre de 350.000 se superposant aux 240.000 habitants sédentaires. »


Il fallait donc prendre des mesures sanitaires pour éviter le pire, mais comment faire pour maintenir un minimum de structures opérationnelles, eu égard aux circonstances exceptionnelles que connaissait le département de l’Indre. Nous avons à notre disposition un rapport, établi par deux médecins, décrivant ce que fut la réalité de l’état sanitaire et de l’organisation mise en place pour assurer les urgences .

« Commandement militaire instructions, rapports
9e Région Militaire

Place de Châteauroux
Châteauroux, le 3 juillet 1940
Le Médecin Capitaine L…, médecin chef du service de la protection maternelle et infantile du département de l’Indre et le Médecin Capitaine D…, Médecin Chef de l’Hôpital Mixte de Châteauroux à M. le Préfet du Département de l’Indre
Rapport sur la situation des émigrants stationnés sur les routes du département de l’Indre
Nous avons l’honneur de vous rendre compte de la mission dont nous avons été chargés en ce qui concerne les soins médicaux aux réfugiés stationnant le long des routes du département de l’Indre.
1°) Secteur Nord du département
Nous nous sommes rendus le 2 juillet 1940 à Vatan, à Graçay et dans le département du Cher jusqu’aux abords de Vierzon.
Conformément aux instructions qui avaient été données, seule une colonne de voitures belges circulait en direction Nord ; un gros embouteillage nous a été signalé à l’entrée de Vierzon, sans empiéter sur notre Département.
Bien qu’il ne se soit produit aucun reflux de cette colonne vers le Sud, nous avons tenu à nous assurer des moyens d’accueil et de ravitaillement de la commune de Vatan. En ce point, existent une infirmerie et un Centre d’Accueil sous la direction d’une excellente assistante sociale, Mademoiselle C… Il lui sera envoyé en dépôt 50 boîtes de lait condensé pour l’alimentation des enfants et une provision de chlorure de chaux pour la désinfection.
Dans le cas à prévoir où les ressources du commerce local en épicerie seraient épuisées, on pourrait envisager la réquisition du stock de l’Epicerie en gros C… actuellement fermée.
2°) Secteur Sud du département
Nous nous sommes rendus le 3 juillet 1940 à Éguzon, au carrefour des 5 routes, à Rhodes, à Saint-Benoît-du-Sault et à Argenton.
- À Éguzon :
Il y a de nombreux réfugiés, mais pas d’encombrement d’émigrants. La Municipalité semble capable de faire face aux besoins actuels. Nous lui avons laissé 50 boîtes de lait condensé, mais le stock de farine locale pour la fabrication de pain semble épuisé.
À noter que cette commune ne dispose que d’un seul médecin habitant La Marche, à 4 kilomètres d’Éguzon, et ne possède pas de sage-femme. Il semblerait opportun d’envisager, en ce point, l’envoi d’un médecin civil ou militaire. Le Canton d’Éguzon n’est d’ailleurs pas non plus pourvu d’une assistante sociale.
- Au Carrefour des 5 routes :
Nous avons trouvé un important campement d’automobilistes, organisé très méthodiquement sous la Direction du Commandant de Gendarmerie H… - Les réfugiés ont édifié des tentes et des huttes de branchage. - L’ordre paraît bien maintenu. - Nous n’avons relevé aucune trace de mécontentement. - Les distributions de vivres (pain et viande) sont assurées par l’Armée.
Pour les enfants, nous avons immédiatement organisé une infirmerie dans la cantine scolaire, grâce au dévouement de Madame Ch…, la directrice de l’Ecole. - La surveillance de cette cantine sera dirigée par Mademoiselle S…, Assistante Sociale principale, Directrice du Service Social de l’Indre. - Cette infirmerie préparera les biberons et les repas pour les nombreux enfants du cantonnement. - Nous y avons apporté 100 Boîtes de lait condensé et 6 Kilogs de farine, ainsi que le matériel nécessaire à la cuisson des aliments et quelques objets de pansement.
Pour les grands enfants et les vieillards, il serait nécessaire de pourvoir le cantonnement en lait de vache de façon plus importante.
Nous n’avons eu à examiner que des malades très légers. - Aucun d’eux n’a justifié d’évacuation. - Une femme enceinte seulement a été dirigée sur la Maternité d’Arthon (Service Social Rural de l’Indre).
L’évacuation sur Châteauroux, par voiture sanitaire nous paraît très difficile, en raisons de la grande distance et de la pénurie d’essence. - Nous avons prévu pour les jours suivants, en accord avec le Médecin Capitaine Y…, Médecin Chef de l’Hôpital d’Argenton, un service journalier de voiture sanitaire qui viendrait avec un Médecin se rendre compte des besoins médicaux de ce campement et assurer les évacuations éventuelles. - Pour ce service indispensable, l’Hôpital d’Argenton devra être approvisionné en essence. - Nous nous chargeons pour notre part de ravitailler cet Hôpital en lait condensé et en médicaments.
- À Rhodes :
Nous avons trouvé un très grand afflux. Œuvre incomplètement organisée du fait de l’arrivée incessante d’éléments réfugiés nouveaux. - Nous attirons l’attention sur ce fait qui montre que la circulation n’est pas encore arrêtée dans les départements voisins. - La garde mobile qui maintient cette interminable colonne en ordre correct nous a affirmé que le ravitaillement serait ce soir assuré par les soins de l’Armée. Nous avons prévu, sous la direction de Mademoiselle S… l’aménagement, dans un château voisin, de granges pour abriter les femmes et les enfants, ainsi que l’organisation d’une infirmerie sur le même modèle que celle du Carrefour des 5 routes. - Les évacuations et les soins médicaux seront assurés comme aux 5 routes, par la tournée quotidienne de l’automobile sanitaire de l’Hôpital Militaire d’Argenton. -
Pour notre part, là aussi nous n’avons constaté que des indispositions bénignes.
- À Saint-Benoît-du-Sault :
Malgré un afflux considérable de réfugiés, on fait face à la situation grâce au dévouement de Mademoiselle G…, Assistante sociale de la Préfecture, chargée du Canton et la grande autorité du Chef de Bataillon des Chars d’Assaut, Commandant d’Armes qui acomplit dans tout le Secteur un travail d’organisation et de ravitaillement tout à fait remarquable. - Le Médecin et la voiture sanitaire de cette formation pourront assurer le tri et l’évacuation éventuelle des malades sur Argenton.

- Conclusions :
Cette organisation de secours a pu être rapidement mise sur pieds grâce à l’utilisation du Service préexistant de protection maternelle et infantile aménagé dans le Département depuis plusieurs mois par la collaboration des services de la Santé Publique et de la Guerre. - Si de nouvelles agglomérations d’émigrants étaient signalées en d’autres points du département, c’est en s’appuyant sur ces mêmes organismes (Infirmeries - Foyers de Réfugiés et avant tout Assistantes Sociales) que les formations locales du Service de Santé pourront agir rapidement comme nous l’avons fait dans le Secteur Sud.
Le principe de cette organisation paraît être :
1°) Utiliser dans chaque Centre l’Infirmière visiteuse ou Assistante Sociale pour l’organisation d’une Infirmerie, Foyer de Réfugiés où se fera l’alimentation des enfants, le tri ou l’abri temporaire des malades.
2°) Une visite quotidienne d’une auto-sanitaire avec Médecin venant de la formation militaire la plus proche, examinant les malades triés par l’Infirmerie et ramenant ceux dont l’état nécessite l’évacuation. »


Souffrance et détresse des réfugiés

Sont conservés aux Archives Départementales de l’Indre trois documents suffisamment explicites, excluant toute glose redondante ; d’autant qu’il s’agit là d’écrits rigoureusement datés, et non de souvenirs reconstruits quelques années plus tard. Le premier fut rédigé par le maire du Menoux, commune proche d’Argenton-sur-Creuse, cet édile s’adressait au préfet le 2 juillet 1940 pour lui faire part de ses inquiétudes concernant la situation des réfugiés :

« Monsieur le Préfet,
J’ai l’honneur et le regret d’avoir à vous exposer à nouveau la situation angoissante dans laquelle nous nous trouvons actuellement relativement à l’hébergement et au ravitaillement de la population de la commune.
Comme je vous l’ai signalé à plusieurs reprises et notamment lors de notre entrevue à la Mairie d’Argenton, la population du Menoux, qui compte normalement 550 habitants, héberge actuellement plus de 2.000 réfugiés.
Parmi eux se trouve une rame de wagons comprenant 450 personnes dont une forte majorité d’enfants en bas âge, plusieurs jeunes dames se trouvent dans une situation intéressante et s’attendent à accoucher incessamment.
À l’instant même je me suis rendu sur place et j’ai dû constater que ces personnes n’avaient pour la plupart qu’une vague et sordide litière et paille. [sic]
Cette rame de wagons exposée en plein soleil accusait à 15 heures une température de 40° alors qu’au matin, elle est exposée au brouillard avec une température de 6° environ. Ces écarts thermométriques et le manque complet de confort et d’hygiène commencent à se faire sentir durement.
Plusieurs enfants de quelques mois seulement sont atteints de diarrhée. La gare n’est alimentée en eau que par une citerne à eau de pluie actuellement vide. Donc pas d’eau potable.
Aucun service d’hygiène d’obstétrique et de pharmacie n’existe dans la Commune. Les docteurs et sages femmes d’Argenton sont dans l’impossibilité de se déplacer en raison du surcroît de travail auquel ils sont astreints et de la pénurie de l’essence.
Le lait pour l’alimentation des bébés se fait très insuffisant.
La Commune n’a ni bois ni charbon et la rupture des ponts en interdit totalement l’approvisionnement.
Il n’est plus possible de s’approvisionner en épicerie, il en est de même pour les légumes de toute sorte.
Il s’en suit un pillage qui menace de se généraliser dans les cultures de pommes de terre, des carrés importants ont déjà été saccagés alors qu’ils ne pouvaient utilement fournir de tubercules consommables et ce pillage menace grandement la future récolte.
Les échalas de vignes disparaissent à une cadence accélérée.
D’ici fort peu de temps l’approvisionnement en viande de boucherie deviendra impossible en raison de la pénurie d’essence et de la raréfaction du bétail.
Aussi je serais très reconnaissant à Monsieur le Préfet de vouloir bien prendre au plus vite toutes dispositions utiles afin que la rame de wagons stationnée à la gare du Menoux soit dirigée vers un autre centre ou les évacués puissent trouver pour le moins un minimum de confort et surtout d’hygiène. »


Le deuxième document est encore une lettre adressée au préfet de l’Indre, non plus par un magistrat municipal, mais par l’une de ces personnes piégées sur les routes du département de l’Indre. Il s’agissait d’un notaire de Dreux (E. -&-L.), Me R. L…, qui eut la chance de pouvoir se loger à Saint-Benoît-du-Sault :

« Monsieur le Préfet,
J’ai l’honneur de vous exposer ce qui suit :
Sur le conseil des communiqués insérés dans les journaux je me suis mis en route, pour retourner à Dreux - le mardi 2 juillet dernier, d’Archiac (Charente Inférieure) où je m’étais réfugié.
Les autorités allemandes d’occupation, que j’avais été voir avant mon départ, m’avaient déclaré que les routes étaient libres et que je pouvais rentrer à mon domicile — Pour faciliter mon retour, ils m’ont donné 20 litres d’essence — Les autorités françaises ont été les premières à m’encourager dans cette décision — Les gendarmes sont venus nous inviter à partir. Malheureusement des barrages français nous ont dirigé vers Champagne-Mouton - (où nous sommes sortis de la zone occupée) - et vers la route de Châteauroux.
Vers 4 heures, mardi dernier 2 juillet, nous avons été arrêtés sur cette route à la hauteur de la route d’Éguzon à la hauteur des 5 routes - Nous étions là plusieurs milliers de voitures automobiles.
Notre situation est lamentable. Abandonnés, sur cette route, à notre malheureux sort, sans aucun ordre, sans aucune directive, exposés dans nos voitures aux fatigues des nuits sans sommeil - aux rigueurs du mauvais temps et du froid - aux angoisses du ravitaillement, nous avons passés des heures tragiques.
J’ai, avec moi ma femme, mes 3 enfants (14, 12 et 10 ans) ma mère âgée de 82 ans, mes 2 sœurs, ma nièce et une bonne , ensemble 10 personnes dans 2 voitures automobiles.
Ne pouvant plus tenir sur cette route, j’ai enfin trouvé un refuge à Saint-Benoist-du-Sault, où nous sommes campés dans une pièce - et sans le concours bienveillant du ravitaillement militaire, je ne sais ce que nous serions devenus, puisque dans ce village, il n’est pas possible de trouver la moindre ressource, en raison de l’influence [sic] considérable qui s’y trouve.
Dans ces conditions, je viens implorer votre bienveillance pour faciliter notre retour dans la zone occupée - ou notre nouvel exode vers l’intérieur du pays.
Nous ne pouvons rester ainsi dans des conditions matérielles aussi tragiques - sans ressources - sans abri - et dans le manque le plus absolu du plus élémentaire confort et sans hygiène.
Il est absolument nécessaire qu’une décision intervienne au plus tôt.
Nous devons connaître la vérité et les raisons qui nous ont fait partir et, en même temps, nous ont arrêtés ici.
Si les autorités allemandes refusent de nous recevoir dans la zone occupée, nous devons le savoir, pour prendre, si possible - les mesures que la situation nous impose.
D’autre part, je dois rentrer au plus vite à mon domicile, pour reprendre mes fonctions. J’ai dans ma voiture les valeurs et les fonds de mes clients que j’ai sauvés et qui constituent pour moi une très grosse responsabilité.
Je compte sur une prochaine réponse de votre part.
Je suis disposé, au besoin, à faire une démarche personnelle auprès de vous - même à la tête d’une délégation pour vous exposer la situation dans laquelle nous nous trouvons - et je me fais l’écho des milliers d’automobilistes relégués dans ce coin.
Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération distinguée et de mes sentiments respectueuse ment dévoués.
R. L… chez Mme S… à St-Benoist-du-Sault (Indre) »



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