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CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

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CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

Message par BOURDIER le Mer 4 Mar - 21:29

Je n'avais que 5 ans 1/2 en juin 40, mais je me souviens des événements avec précision des événements de cette époque catastrophique  et je vais mettre cela par écrit à la demande de mon fils. Si cela intéresse LOIRET 39-45, je le publierai lorsque je l'aurai terminé.
Lucien Bourdier

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Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode - Chatillon sur Loire

Message par BOURDIER le Ven 25 Déc - 5:05

Juin 1940 – L’Exode – Châtillon sur Loire.


Préface

      C’est avec les souvenirs d’un enfant de 5 ans et demi en juin 1940 que j’ai rédigé le texte qui suit. Grâce au président de l’Association Castillo de Châtillon sur Loire, M. Christophe JONEAU, j’ai eu la chance de faire la connaissance le 16 octobre 2013 d’un témoin de cette époque qui m’a confirmé les faits rapportés dans mon récit. Ces faits sont repérés par un (0). Il m’a aussi apporté des précisions à propos d’événements qui étaient un peu confus dans ma mémoire.
 
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M. Pierre MEUNIER

      Ce témoin est M. Pierre MEUNIER demeurant au hameau des Combes de la commune de Briare situé à environ 1,5 km de la gare de Châtillon, entre le canal et la Loire. Né en 1928, son père travaillait à l’entreprise Baptiste près de la gare. Son pavillon se trouve près d’une ancienne ferme (famille MEGOTI) où ma mère s’approvisionnait en produits laitiers.

      M. JONEAU m’a également mis en contact avec M. Yves MAITRE, président de la société Asseline à Gien. Celui-ci m’a procuré des photos anciennes du quartier de la gare de Châtillon et du pont sur la Loire.

      J’ai également fait de nombreuses recherches sur le Net et aux archives du Service Historique de la Défense (SHD) au Château de Vincennes.

      Enfin, suite à une demande de renseignements faite à la mairie de Châtillon concernant la destruction du pont sur la Loire, j’ai été mis en contact avec M. Guy BRUCY de Châtillon, historien, qui m’a donné toutes les précisions concernant cette destruction.

Je tiens à remercier ici tous ces contributeurs qui m’ont aidé à mettre de l’ordre dans mes souvenirs et à les compléter.


Prologue

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la gare de Châtillon sur Loire
         
      Pendant les premiers mois de cette guerre déclarée à l’Allemagne le 3 septembre 1939, peu d’événements viennent troubler notre vie quotidienne. Le 10 mai 1940,  les Allemands envahissent la Hollande, le Luxembourg et la Belgique. Mon père était cheminot et travaillait à la gare de Châtillon comme facteur enregistrant et, de ce fait, n’avait pas été mobilisé. La SNCF avait besoin de tous ses employés pour faire face au supplément de trafic provoqué par la guerre.

      Nous habitions à l’étage d’un bâtiment appartenant à la SNCF avec deux autres familles (JAMAIS et DRU) situé près de la gare et à 200 mètres du carrefour de la rue de la gare avec la Nationale 7 où se trouvait le café-hôtel de la gare d’Olivier CHANARD.


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Entrée de notre maison
   

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Avenue de la gare. Café de la gare à gauche et notre immeuble à droite.

           Peu après le 10 mai nous avons commencé à voir depuis la fenêtre de notre cuisine  passer des gens venant du Nord, tout d’abord en automobiles, puis avec des charrettes ou des charriots tirés par des chevaux ou des ânes. Puis des vélos et des piétons se sont trouvés mêlés aux files de gens fuyant devant les troupes allemandes qui, disait-on, commettaient des atrocités dans les pays qu’ils avaient envahis. Ils transportaient comme ils pouvaient tout ce qu’ils avaient pu emporter.

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obusier de 400 mm

               Au début, mes parents ne semblaient pas trop inquiets : la Belgique c’est loin et les Allemands n’ont pas franchi la frontière. Nous sommes certains que notre armée arrêtera l’envahisseur et nous avons la Ligne Maginot pour nous protéger de l’Allemagne. De plus une batterie de l’ALVF (Artillerie Lourde sur Voie Ferrée) est installée sur les voies de garage près de la halle aux marchandises avec plusieurs canons et obusiers de gros calibre (360 et 400 mm) que je vais voir faire leurs manœuvres (0).

      Mais l’afflux de réfugiés fuyant le Nord se faisait de plus en plus important. L’essence commençait à manquer. Les voitures tombaient en panne et restaient sur les bas-côtés de la Nationale. Leurs occupants les abandonnaient et cherchaient d’autres moyens pour continuer leur fuite vers le Sud. Les provisions commençaient aussi à manquer et je me souviens de ce jour où mon père est revenu de la ville (3 km de la gare) avec juste un quignon de pain noir.

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lieu de stationnement des canons

          Heureusement mes parents cultivaient quelques légumes dans leur jardin en contrebas de la maison et élevaient aussi quelques poules et lapins. Début juin mon père a été muté à Nevers en renfort à la gare de triage. Ma mère s’est retrouvée seule pour s’occuper de moi et de l’appartement. Elle devait aller en ville pour faire ses provisions et à la ferme des MEGOTI (0) à Combes pour les produits laitiers.    
      Quant à moi, j’étais très occupé par tous ces événements : les réfugiés sur la route, les manœuvres des énormes canons de l’ALVF, la récupération de ferrailles pour les aciéries demandée par le gouvernement (1), les escapades dans les carrières qui entouraient la maison et à l’aérodrome situé juste de l’autre côté des voies.
      Ma  récupération de ferraille n’avait pas été un succès : je n’avais trouvé qu’une vieille boite de conserve, ce qui m’avait valu les quolibets de mes compagnons de jeu en particulier Guy DRU, le fils de nos voisins ! Quant à mes escapades, l’une d’elle se termina par une bonne diarrhée qui provoqua la panique à la maison : j’avais très soif mais ma mère ne voulut pas me donner à boire de l’eau du puits. N’ayant pas d’eau minérale, elle me fit un bouillon de légumes, ce dont j’avais horreur. Elle me mit au lit et partit en ville chercher de l’eau minérale. Son retour se faisant attendre, j’ai bu quand même le bouillon de légumes.

      Les canonniers de la batterie de l’ALVF(2) avaient creusé une tranchée profonde pour pouvoir se mettre à l’abri en cas d’attaque aérienne et cela m’avait fortement marqué. Mon père étant parti à Nevers, je pensais qu’il était de mon devoir de creuser une tranchée pour nous protéger ma mère et moi en cas de besoin, ce que je fis dans la cour devant la maison avec ma petite pelle de plage. Ma tranchée n’était pas très profonde et n’aurait été d’aucun secours pour nous. Mais elle a quand même servi comme on le verra ultérieurement.

      Puis les événements se précipitèrent : le 5 juin ce fut l’offensive allemande en France de la Mer du Nord à l’Aisne. Le 10 juin le front français était enfoncé et l’Italie déclarait la guerre à la France. Le 14 juin, les Allemands entraient dans Paris déclaré ville ouverte. On commençait à voir des soldats français désemparés qui se mêlaient aux convois des réfugiés. Ils faisaient une halte au café de la gare et ma mère allait aider pour servir à boire à ces hommes avant qu’ils repartent à la recherche de leur régiment. Un jour  ma mère m’avait laissé jouer sur le bord de la rue de la gare entre notre maison et le café. Un soldat me fit boire quelques gorgées de vin dans son quart au goût de ferraille, sans doute pour me réconforter.

       Ce fut ma première cuite, au grand désespoir de ma mère lorsqu’elle me retrouva sur le bas-côté de la rue en rentrant à la maison !


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l'aérodrome de Châtillon

        Le 11 ou 12 juin une escadrille d’avions français de différents modèles venant du nord a atterri sur l’aérodrome situé derrière la gare (3). Ils volaient très bas et passaient au ras des cheminées de la gare. Lors de mon service militaire en Algérie, j’ai fait la connaissance à Relizane (Noël 1960) de l’un des pilotes de ces avions (M. CAIRON) qui avaient fui du nord de la France devant l’invasion allemande. Son groupe avait réussi à traverser la Méditerranée et arriver en Algérie(4).

      Le 13 juin ma mère avait confié ma garde à notre voisin M. JAMAIS pendant qu’elle allait faire des courses en ville. Pour me distraire celui-ci m’emmena faire une promenade dans les carrières derrière notre maison. Là nous avons découvert 3 bombes de différentes tailles peintes en orange ou jaune dissimulées dans un creux du terrain. Affolé, M. JAMAIS me ramena à la maison au pas de course et avouera à ma mère qu’il n’avait jamais eu aussi peur. C’était peut-être des bombes abandonnées là par l’escadrille qui était passé le 11 ou 12 juin ? M. MEUNIER m’a confirmé que les carrières autour de la gare et de l’aérodrome étaient pleines de bombes et d’armes qui ont été enterrées et sont toujours présentes dans le sol.

      Les habitants des environs, pris de panique, commençaient à s’enfuir également. Ce fut le cas en particulier de la famille de  M. MEUNIER du hameau des Combes le 15 juin ; elle partit de Châtillon en direction de Cosne sur Loire et mit 8 heures pour faire 26 km (0). Sans nouvelle de mon père, ma mère ne savait que faire car les avis étaient partagés : partir, mais où, ou bien rester et attendre, mais quoi ?

      Elle préparait quelques affaires qu’elle entassait dans mon landau modèle 1935. Le 16 juin une locomotive devait venir chercher le convoi de l’ALVF.

      Le 15 juin vers midi, je vis un avion passer au dessus de la gare à haute altitude me sembla-t-il. J’en avertis ma mère et nos voisins et quelques instants plus tard nous entendions de violentes explosions en direction du nord-ouest. Tout le monde se précipita dans la cave de la maison dont l’entrée était protégée par une porte métallique inclinée à 2 battants. La peur au ventre, nous voyions passer des escadrilles d’avions qui faisaient demi-tour au dessus de nous et les explosions continuaient. Nous avons su le soir que la ville de Gien était complètement détruite et que les avions étaient probablement italiens(5).

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entrée de la cave où nous étions réfugiés

          Le 16 ma mère décida d’aller faire quelques courses à Châtillon avec moi et une voisine. Pour le retour, nous devions nous retrouver à l’entrée du pont suspendu qui permet de traverser la Loire. Ma mère avait terminé ses courses et nous étions au lieu de rendez-vous, attendant notre voisine. Un flot continu de gens et de véhicules se pressait à l’entrée du pont et un soldat de petite taille activait la circulation en criant : « Dépêchez-vous, le pont va sauter ! »(6).



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Entrée du pont  où se trouvait le soldat

       Ne voyant pas revenir notre voisine, ma mère décida de passer le pont et de revenir à la maison où des soldats de l’ALVF vinrent nous chercher. La locomotive attendue venait d’être accrochée au convoi. Ma mère rajouta quelques provisions dans le landau modèle 1935 et nous nous sommes précipités sur le quai de la gare.  Un militaire m’entraina avec ma mère et mon landau jusqu’au fourgon de queue où on nous fit monter juste au moment du départ du train. Pour nous c’était le début de l’exode.


L’exode

      Le train était parti en direction de Nevers où ma mère espérait retrouver mon père. Je m’étais assis sur les affaires entassées par ma mère dans mon landau, les jambes pendantes. Le wagon était plein de militaires avec quelques civils comme nous. Le confort d’un fourgon de queue de train de marchandises laisse beaucoup à désirer : bruit des roues sur les rails et les joints des rails, secousses, etc. Mais nous étions partis avant l’arrivée des Boches !!

      Arrivés à Cosne sur Loire à environ 25 km de Châtillon, on nous fit descendre du train qui devait continuer en direction de Bourges par la ligne stratégique Cosne- St Germain du Puy (7). On nous fit monter en catastrophe dans un autorail bondé de gens et de militaires qui, comme nous, fuyaient devant l’arrivée des troupes allemandes. Nous sommes partis en direction de Nevers et pendant les 60 km du trajet nous avons échappé à plusieurs reprises aux bombardements des avions ennemis. Nous étions tous terrorisés. Certains passagers voulaient que l’autorail s’arrête pour pouvoir descendre, mais le conducteur roulait à toute allure. Finalement nous sommes arrivés à Nevers sains et saufs dans la soirée du 16 juin.

      Je ne me souviens plus comment ma mère a retrouvé mon père dans la gare ; on nous annonçait l’arrivée imminente des Allemands. Le soir nous nous sommes retrouvés hébergés dans un comble de la gare aménagé en dortoir, rempli de réfugiés  comme nous. On entendait des explosions tout autour et nous avions très peur. Craignant le pire, mon père décida de partir dans la nuit du 16 au 17 avec ma mère et moi dans mon landau, épuisé par cette journée pleine d’événements tragiques.

      Mes parents voulaient rejoindre Moulins sur Allier où ils espéraient trouver refuge dans la famille de ma mère. Je crois me souvenir qu’ils avaient trouvé des vélos, mais je n’en suis pas certain. En pleine nuit, j’ai été réveillé par une forte explosion et un énorme incendie. Nous étions près d’un dépôt de carburants qui avait été incendié pour l’empêcher de tomber aux mains de nos envahisseurs.

       Le 17 juin nous sommes arrivés à Yzeure près de Moulins. Nous avons trouvé refuge chez un cousin de ma mère, Francis CAILLOT et son épouse Alice, qui habitaient rue François Coli dans un pavillon avec jardin. Le lendemain 18 juin tout le monde attendait l’arrivée imminente des Allemands et l’atmosphère était très tendue. Le cousin Francis avait creusé une tranchée dans son jardin et il l’avait recouverte de tôles et de terre. Pour échapper à l’atmosphère survoltée qui régnait dans la maison, ma mère décida de m’emmener faire une petite promenade dans la rue. Il était environ 14 heures. Nous ne sommes pas allés très loin. En tournant à droite au premier angle de la rue, nous avons vu avec effroi un char dont le canon était dirigé dans notre direction. Char français ? Char allemand ? Peu importe. Nous avons fait demi-tour et au moment où nous arrivions à la maison du cousin, nous avons entendu une forte explosion. Nous nous sommes précipités vers la tranchée où toute la famille s’était retranchée et nous faisait des signes désespérés. Au moment où nous sommes précipités dans l’abri de fortune, un feu nourri d’armes de tous calibres a éclaté. A plusieurs reprises des balles ont ricoché sur les tôles qui nous protégeaient. Nous étions nombreux dans la tranchée et plusieurs se mirent à crier. Une femme suffoquait et s’étranglait. Mon père et le cousin Francis durent lui débloquer la mâchoire pour qu’elle puisse respirer. Nous apprîmes dans la soirée que le pont Régemotes sur l’Allier avait été miné par nos soldats et qu’il avait sauté. Une bataille très dure avait eu lieu entre nos troupes et les Allemands (Cool.

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arche du pont de Régemotes détruite le 17 juin

          Le lendemain mon père a voulu aller voir le pont détruit. Il m’avait emmené sur le pont jusqu’à l’arche qui avait sauté. Grâce à une grande échelle on pouvait descendre dans la rivière et remonter de l’autre côté de la même manière. La rive de l’Allier côté La Madeleine était jonchée de casques allemands


Le retour.

      Mes parents avaient hâte de retrouver notre maison à Châtillon et je crois que nous avons fait le chemin inverse dès que l’armistice a été signé. Les trains ne circulaient pas. Mes parents avaient chacun un vélo et je crois que mon landau n’était pas du voyage. La circulation était pratiquement nulle sur la Nationale. En cours de route nous avons essuyé un bon orage et nous nous étions abrités sous un chariot de l’armée abandonné sur le bord de la route, prêts à nous jeter dans le fossé si un véhicule arrivait.


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avec mon cheval de bois en 1938

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sur mon petit vélo en 1939

            En cours de route, en traversant un village nous nous sommes trouvés face à un soldat allemand sortant d’une pâtisserie avec un paquet qu’il a ouvert devant moi et il m’a proposé un chocolat. Mon père m’avait donné la consigne : ne rien accepter d’un Allemand. On racontait que les cadeaux pouvaient contenir des explosifs et tuer celui qui les acceptait. Mon réflexe a été de refuser le chocolat en mettant mes mains derrière mon dos, ce qui choqua le soldat. Craignant une réaction brutale de celui-ci, mon père me dit d’accepter le cadeau et m’expliqua ensuite que la friandise ne pouvait pas être piégée car l’Allemand venait de sortir de la pâtisserie.

      Nous voici enfin arrivés à la maison près de la gare de Châtillon sur Loire. Vu de la place de la gare, tout semblait normal. Nous ne rencontrions personne. Première constatation dès l’entrée : ma tranchée a été bouchée. Toutes les portes étaient grandes ouvertes. Nous sommes montés par l’escalier qui conduisait à notre appartement et en entrant, ce fut l’horreur. Tout avait  été éparpillé et saccagé dans le séjour et la cuisine : assiettes sales et cassées jonchant le sol couvert de boue avec mes joujoux au milieu. Ma caisse à jouets avait été renversée et cassée, sans doute pour faire du feu dans la cuisinière, car le manche d’un timon de chariot à bagages sortait du foyer à moitié consumé. Mon petit vélo et mon cheval de bois avaient disparu.

      Dans la chambre, la situation était aussi catastrophique : contenu de l’armoire vidé sur le sol. Lits salis, pleins de boue : des soldats ont du coucher tout habillés et chaussés. Mon père constata rapidement que des vêtements ont été pris et trouva l’uniforme d’un soldat allemand et sa baïonnette. L’uniforme sera transformé ultérieurement après teinture pour me faire des vêtements. Quant à la baïonnette, mon père l’a gardée toute la guerre cachée sous un matelas et c’est un trophée que mon fils conserve précieusement.

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bâillonnette allemande

       Mes parents se sont vite mis à l’œuvre pour tout nettoyer, remettre en l’état et faire l’inventaire des affaires qui avaient disparu. Quelques jours plus tard, en allant chercher du lait à la ferme, ma mère a retrouvé une soupière. Puis ce fut mon tour de retrouver sa machine à coudre dans notre grenier. Après avoir retrouvé ma pelle, je me suis empressé d’aller refaire ma tranchée devant l’entrée de la maison. Les choses se présentaient mal car ma pelle butait sur quelque chose de dur : du métal sans doute. Mon père vint à mon secours et découvrit au fond du trou que j’avais creusé auparavant des couverts en argent provenant du service de ma mère. Ma tranchée n’avait donc pas été totalement inutile !

      Par contre, en furetant dans les buissons au pied de la maison devant la cave, je fis une découverte : je vis deux fusils cachés dans un fourré. Ils avaient été cassés et on voyait les cartouches non percutées dans les culasses. Je prévins mon père tout de suite et il s’empressa de les faire disparaitre dans une mare qui se trouvait en bas de la maison. Ils y sont peut-être encore ?

      Les jours suivants furent consacrés au nettoyage de l’appartement et de toutes les affaires que mes parents avaient sorties dehors en bas de la maison, sous la fenêtre de la cuisine. Par un bel après-midi de la fin juin, mes parents m’avaient imposé une  sieste dans mon petit lit en contreplaqué bleu. Je les entendais chanter à tue-tête en nettoyant nos affaires, sans doute pour se donner du courage.

       Ne pouvant plus résister à la tentation de les voir aussi joyeux, je sortis de mon lit en escaladant le côté et avec une chaise je montai voir le spectacle par la fenêtre de la cuisine. Ma mère avait posé sur le rebord de la fenêtre une cocotte en fonte qu’elle avait nettoyée après le repas de midi. En voulant voir mes parents qui chantaient dans la cour, j’ai heurté la cocotte qui a glissé et est tombée sur les portes métalliques de la cave qui se trouvait juste en dessous de la fenêtre. Cette chute provoqua la cassure d’une des anses de la cocotte. Affolés, mes parents montèrent rapidement dans la cuisine pour voir ce qui s’était passé. Craignant le pire, je m’étais rapidement recouché dans mon lit bleu et je dormais à poings fermés lorsque mes parents sont entrés dans la chambre !  Rassurés sur mon sort, ils en ont déduit que la cocotte était sans doute mal calée sur le rebord de la fenêtre et qu’elle avait glissé. L’anse cassée n’empêchait pas de l’utiliser et ma mère s’en est servie pendant très longtemps. Ce n’est que beaucoup plus tard que je leur ai avoué que j’étais le coupable de cet incident et nous avons bien ri tous les trois.

      Plusieurs soldats allemands occupaient la gare et voulaient jouer avec moi. Mais aucun ne parlait français. Ma mère me surveillait et m’interdisait de les approcher. Pourtant ils semblaient si gentils ! Un jour que j’avais réussi à échapper à la surveillance parentale, j’étais allé m’asseoir sur un banc de la salle d’attente dans la gare à côté d’un quart rempli d’un liquide ressemblant à du café. Un soldat s’était assis à l’autre bout du banc et se mit à faire rouler un gros ballon sur le banc en ma direction. Bien évidemment ce jeu me plut et je renvoyais le ballon, jusqu’au moment où, suite à un renvoi un peu trop fort par l’Allemand, le ballon vint heurter le quart qui se renversa sur ma culotte, provoquant un énorme éclat de rire des Allemands qui assistaient au jeu. Couvert de honte et de café, je me suis enfui de la gare pour retrouver ma mère qui me gronda  et alla rouspéter à la gare.

       La situation était difficile et c’était les restrictions. Il n’y avait plus de provisions à la maison car tout avait été pillé pendant notre absence. Même le jardin avait été dévasté : plus de poules ni de lapins. J’ai appris la signification du mot faim ! Compatissants, les Allemands nous ont proposé de partager leurs repas en nous apportant de grands chaudrons remplis d’une sorte de bouillie à base de flocons d’avoine. Ma mère et nos voisines, Mme PION, femme du chef de gare en tête, vinrent goutter ce breuvage mais refusèrent de se servir. Peut-être n’avions-nous pas encore assez faim ?

      Je me souviens qu’un jour en l’absence de ma mère, j’étais grimpé sur une chaise pour attraper dans le placard de la cuisine la boite de Banania qui n’était pas encore vide. J’en ai mis une pleine cuillère dans la bouche et j’ai failli m’étouffer !

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le pont de Châtillon le 17 juin 1940

              L’hiver 1940-41 a été très rude : tout gelait, même la Loire. Les Allemands avaient fait construire un pont provisoire en bois pour remplacer le pont suspendu qui avait sauté dans la nuit du 16 au 17 juin. Fin décembre 1940 ou début janvier 1941, la Loire charriait d’énormes blocs de glace qui brisèrent les piles du pont de bois et la traversée du fleuve pour aller chercher des provisions à Châtillon se faisait dans une barque grâce à un passeur (9), puis sur les blocs de glace de la rive opposée. Mon père était reparti travailler à la gare de Nevers et il m’arrivait d’accompagner ma mère lorsqu’elle allait à Châtillon. Mais un jour que le courant était très violent, elle refusa de descendre dans la barque du passeur. Le spectacle de ce charivari des blocs de glace qui heurtaient violemment les restes des piles du pont provisoire, les gens qui hurlaient de peur en embarquant avec le passeur sont restés gravés dans ma mémoire.

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le pont provisoire avant qu'il soit emporté par la crue de janvier 1941
   
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le pont de Châtillon dynamité
 
        Nous manquions de tout et les tickets de rationnement n’existaient pas encore. Il fallait se débrouiller pour trouver l’indispensable. Dans le courant de l’hiver, des camions vinrent déverser sur le bord de la route menant à la ville un énorme tas de pommes de terre gelées(0). Tout le monde se précipita pour essayer de trouver quelques tubercules encore mangeables et je faisais parti de l’expédition. Malheureusement tout était pourri et cela sentait très mauvais.

      Pour mon 6ème anniversaire en janvier 1941, ma mère aurait voulu que j’aille à l’école. Mais sans moyen de transport et avec ce pont infranchissable, pas question d’aller à l’école à Châtillon. C’est donc ma mère qui commença à m’apprendre à lire et à écrire, ce qui me fut très utile quelques mois plus tard lorsque nous avons déménagé pour aller rejoindre mon père à Nevers. Une nouvelle étape de ma vie allait commencer.


(0)   Tous les faits repérés par ce signe m’ont été confirmés par  M. Meunier lors de ma visite du 16 octobre 2013 ou au cours de conversations téléphoniques.
(1)   Les premiers mois de 1940 voient un appel quasi quotidien aux Français pour qu’ils recherchent chez eux toutes les ferrailles inutiles et qu’ils les remettent aux centres de récupération.
(2)   SHD Fort de Vincennes : Fonds Archives de l’Armée de Terre et des Organismes du Ministère de la Défense :
Cote 34N684 : 370ème RALVF
Cote 34N685 : 371 et 372ème RALVF
Cote 34N686 : 373 et 374ème RALVF
Voir également sur Wikipédia : Artillerie Lourde sur Voie Ferrée.
(3)   Aérodrome de Briare-Châtillon : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Sur Wikipédia : aérodrome de Briare-Châtillon : l’avion de Winston Churchill se pose le 11 juin 1940 – conférence de Briare dans le Château du Muguet avec Paul Reynaud, Philippe Pétain et Charles de Gaulle.
(4)   L’Action de l’Armée de l’Air en 1939-1940, site : [url=http://www.cairn.info/resume.php paragraphe 39][Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] paragraphe 39[/url]: « Dans le courant de juin…l’Armée de l’Air prend la décision de replier un nombre important de ses unités en Afrique du Nord. »
(5)   Bombardement de Gien : Voir rapport du capitaine Bagnouls sur l’emploi particulier d’une formation d’artillerie (Régiment d’Artillerie Légère de la 17ème Région 3ème Groupe) : Bombardement de Gien à partir du 15 juin à 12 heures jusqu’au 17 juin. Avion de reconnaissance suivi de 15 à 40 bombardiers. 200 avions survolent Gien. (Toulouse le 24 août 1940). Voir également au SHD le récit de la bataille de Gien par le Capitaine Moraillon commandant le 3ème Groupe du 371ème RALVF (Carton 34N685).
(6)   Destruction du pont de Châtillon : voir mail de M. Guy Brucy (Le Colombier 45360 Châtillon sur Loire) : « Le pont de Châtillon sur Loire a été détruit dans la nuit du 16 au 17 juin 1940, très exactement le 17 juin à 2 h 45, par les hommes de la 3ème Compagnie de Ponts Lourds du 5ème Régiment de Génie (témoignage de Raymond Velleret qui participait à l’opération). Ce sont les mêmes qui font ensuite sauter le pont-canal de Briare le 17 juin à 6 h 30 et le pont de Beaulieu. La destruction du pont s’est opérée par démolition des ancrages de la rive gauche du pont suspendu ».
(7)   Voie ferrée Bourges-Sancerre-Cosne sur Loire (ligne stratégique) : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
(Cool   Autour du 18 juin 1940 à Moulins sur Allier, par Jacques Dieu : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
(9)   Selon Mr Meunier, le passeur s’appelait Maxime  et avait besoin d’une bonne dose de « remontant » pour faire son travail !
 
Le 12 juillet 2015                               Lucien BOURDIER

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Re: CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

Message par Barreau le Sam 26 Déc - 6:00

Bonjour,


Merci pour votre témoignage, c’est un document précieux que je vais mettre dans mes ouvrages sur le Loiret. L’historique de ma famille se trouve dans ce secteur ( Nogent-sur-vernisson, Pressigny-les-pins…).J’ai récupéré chez mon arrière-grand-mère un petit livre « extrait des reportages publiés dans les numéros du Gatinais-Un aperçu rapide des événements qui se sont produits du 14 au 20 juin 1940-Si cela vous intéresse je vous le scann.


Emmanuelle
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Re: CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

Message par BOURDIER le Sam 26 Déc - 21:57

Merci Emmanuelle. Je suis preneur de votre document qui m'apportera sans doute des informations complémentaires.
Voici mon adresse mail: [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

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Re: CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

Message par Fab le Lun 28 Déc - 2:16

Merci Mr Bourdier pour votre témoignage. J'ai rajouté à votre texte les photos que vous m'avez envoyé Smile

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Remerciements

Message par BOURDIER le Lun 28 Déc - 12:22

Merci beaucoup Fab pour les photos que vous avez rajoutées.
Meilleurs voeux pour 2016 qui vous apportera certainement de nouveaux témoignages sur le Loiret 39-45.
Bien amicalement.
Lucien

BOURDIER

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Re: CHATILLON SUR LOIRE : Témoignage de Lucien BOURDIER : Juin 1940 - L'exode

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